Lou Andréas Salomé n'est certes pas une "bonne femme". Riche, très cultivée, instruite de sciences et de philosophie, son projet, son seul projet, semble être de se réaliser elle-même, de vivre une existence riche de rencontres et de découvertes, d'accomplir l'exigence pressante de son daïmon. Nietzsche, Paul Rée, plus tard Rilke seront fascinés par cette intelligence exceptionnelle concentrée dans un regard de feu. 

Ce n'est pas exactement l'amour qu'elle recherche. Elle n'a rien de cette "anima" que Jung considère comme le génie proprement féminin. Elle serait plutôt un "animus" féminin, et comme dira Nietzsche, une sorte d'androgyne "aux seins flasques". Une figure hautement ambiguë, tenant de l'homme l'indépendance affective, la bravoure et l'initiative, et de la femme un étrange pouvoir de séduction. Pourtant elle n'est pas une "femme-cougar" collectionneuse d'éphèbes : son affaire, décidément, n'est ni l'amour ni le sexe. Ce qu'elle recherche, et trouve, ce sont des génies de la littérature et de la poésie, au contact desquels elle parfait son éducation. Osons le mot : elle se nourrit de leur substance, puis les quitte. Nietzsche, et plus encore Paul Rée, en seront amoureux, la demanderont en mariage. En vain. Rien ne la détournera de sa trajectoire personnelle, aimantée par son daïmon.

Je vois dans Lou une figure très particulière de narcissisme. Certes pas le banal narcissisme de corps, de montre et d'apparence qui sévit dans nos sociétés d'affublage mercantile et médiatique. Encore une fois : ni le corps, ni le sexe. Rien qui évoque le narcissisme secondaire, où l'image de soi se nourrit de l'admiration éperdue de l'autre, et de son désir. Lou est au plus haut point une intellectuelle, qui mise tout sur sa brillante intelligence, triomphant sans peine de ses éventuelles rivales en matière de pensée. C'est là un type féminin assez rare, presque une exception. Je le batiserai : narcissisme intellectuel féminin, ou pour parler comme Jung, animus féminin.

Pourquoi parler de narcissisme? C'est que Lou est comme ces chats insaisissables, toujours dérobés, cultivant je ne sais quel mystère, vrai ou faux, qui tourne la tête aux hommes, qui fait vaciller le plus résolu, l'entraînant vers les profondeurs de sa propre énigme. Voyez "L'ange bleu", où ce pauvre vieux professeur célibataire et pudibond s'enferre ridiculement dans un désir désespéré. Comme Paul Rée, suicidé, comme Nietzsche, ravagé par " le démon de midi"".(Voir Jean Baptiste Botul).

Mais, plus profondément, le concept de narcissisme se justifie par une orientation très particulière de la libido. Ce n'est pas l'autre sexué qui suscite le désir, c'est le Soi, entendons une instance intérieure plus réelle, plus profonde, plus exigeante que le banal et ordinaire Moi, lequel est au service quasi exclusif du Soi. Et ce Soi, quel est-il? Est-il personnel ou suprapersonnel? Lou, bien plus tard, rejoindra Freud et finira psychanalyste "göttingenienne". Etrange psychanalyste d'ailleurs, qui, si elle figure seule femme (évidemment) sur une célèbre photo présentant le cercle freudien en toutes pompes, n'hésite pas à adresser à Freud une lettre où elle discute sans vergogne les vues du maître sur la religion... et sur le narcissisme. On sait que Freud s'obstinait à ne voir dans la religion monothéiste que la forme collective et historique de la névrose obsessionnelle. Il ne comprenait rien, selon ses propres dires, au "sentiment océanique", au désir de fusion dans l'illimité, aux extases métaphysiques. Or Lou, tout au contraire, recherche pour elle même une religion nouvelle où le vrai dieu est le Soi, sans culte ni rites, fondée sur le sentiment du divin, en soi et hors de soi dans le monde. En termes feudiens cela s'appelle du narcissisme primaire, et ce serait une forme de régression psychique vers l'élémentaire, une sorte d'annihilation dans l'archaïque. Mais on sait aussi combien Freud détestait l'archaïque, comme s'il y redoutait sa propre suppression. Lou, suivant son inspiration foncière, découvre une tendance très profonde de la psychè vers l'originaire, et loin de s'en effaroucher, prétend la cultiver comme la source de toute poésie, de tout art, de toute philosophie. Bref, Lou est nietzschéenne...

Je remarquerai pour finir que cette inspiration "narcissique" trouvera ses défenseurs psychanalystes dans l'école hongroise : Férenczy, puis Bela Grunberger, dont le principal ouvrage s'appelle précisément "Le Narcissisme." 

Quant à moi, amant des philosophies anciennes, formé à l'école d'Héraclite et d'Empédocle, comment ne partagerais-je pas une conception de l'âme qui situe la vérité de l'homme dans le cosmos immense et lumineux?

 

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Lectures pour approndir ce thème:

Jean Baptiste Botul : "nietzshe et le démon de midi" (Mille et une nuits)

Peters " Ma soeur, mon épouse" (biographie de Lou)

Lou Andreas Salomé : Lettre à Freud

Bela Grunberger: Le Narcissisme (Payot)