"Je suis à présent dans une disposition à plus justement apprécier ma vie, je ne m'étonne pas d'être sorti de la solitude et vis mieux dans l'ouvert de la création et dans une vie active, peu portée aux malentendus et plus propre à satisfaire la conscience".

C'est dans ces termes à la fois simples et énigmatiques que Hölderlin fait un bilan de sa traversée, au seuil de cet ennuitement singulier qui le ménera à passer le reste de sa vie dans la chambre d'hôte du menuisier Zimmer. Etrange texte en vérité, si paisiblement affirmatif, alors que les nuages noirs s'amoncellent sur sa tête, et que le déclin a déjà sonné pour son vaillant, son incomparable génie poétique. On dirait la parole d'un sage exprimant la confiance, la certitude de soi. Ayant vaincu les "malentendus", triomphé de "la solitude", il s'aménage un espace de création, une vie active dans l'Ouvert. Et pourtant, autour de lui, et bientôt en lui, tout se referme. A moins de considérer que sous les traits figés du vieillard caractériel et autistique le génie, souterrain et inaudible, se soit aménagé une crypte de poésie secrète, d'existence inabordable à l'abri de la curiosité et de la méchanceté des hommes.

Pour les uns Hölderlin est schizophrène. Pour d'autres il n'est qu'un dissimulateur, qui s'est aménagé ce retrait pour sa sécurité, jouant au fou, et se jouant des curieux. D'autres estiment plus simplement que c'est un homme brisé qui ne trouve son salut que dans une sorte de régression dans la dépendance. On ne sait. Ce qui me trouble c'est le contraste violent entre le contenu de ce texte tardif et lumineux du poète et le sort calamiteux de l'homme. J'aime à penser qu'un tel génie reste lui-même quoi qu'il advienne, éternellement vrai par delà les aléas de l'existence.

J'ai donc décidé de prendre ce texte au sérieux, y trouvant une merveilleuse leçon de vie, une expression accomplie de ce que poète ou philosophe peut espérer de meilleur. Et j'avouerai sans honte y retrouver ma propre idiosyncrasie, le sens intime de toute ma vie. Traverser la solitude est le plus difficile, car trop souvent, une fois rencontrée, la solitude ne nous lâche plus, nous aggrippe comme une arapède, et nous rend inapte à toute vie sociale. Mais la traverser ne signifie pas y renoncer, car c'est dans la solitude que se forge la pensée, se trempent le courage et la décision. C'est une étrange traversée en effet, qui devrait nous mener à la joyeuse activité "dans l'ouvert de la création".

Il sont quelques-uns à témoigner d'une telle traversée, et ceux-là illuminent notre vie! Non que nous puissions les suivre sur la route qu'ils ont empruntée, qui est définitivement la leur, mais de voir ces exemples nous rassérène et nous galvanise. Ainsi donc le pire, dont nous avons bu la lie, n'est pas toujours sûr!

Hölderlin ne parvient pas à finir son texte. Mais l'avant dernière phrase est magnifique : "Dans les brises du ciel se manifeste la grâce du divin". La brise est divine comme sont divins les héros d'Homère, et les fleuves de par le monde, et les bois et les feuilles d'automne, et les abeilles et les milliards d'êtres vivants, et les milliards d'étoiles dans l'infini de l'univers.