Les diverses étapes du deuil sont bien connues. Mais ce qui nous échappe c'est la compréhension du processus psychodynamique. On parle d'un travail de deuil mais sait-on au juste ce qu'implique cette notion, et comment ce travail peut aboutir, et à quoi? Le deuil c'est dol, douloir, douleur. Douleur de la perte, laquelle déchire l'unité psychique, creuse le moi, et parfois le détruit. L'objet, qui était ici, tout près de moi, voire en moi comme une pièce essentielle de mon être, s'est brusquement détaché, détourné, arraché, me laissant pantois, hagard, stupéfait et stupide : que s'est-il passé, que m'est-il arrivé, qui fait que je ne comprends plus rien à rien, et que moi-même je ne suis plus moi? Cette dernière notation est la plus importante : la perte de l'objet est vécue comme une perte du moi, une déperdition d'être, une catastrophe, une ruine d'identité subjective. Comment un tel désastre peut-il se réparer, si par certains côtés la perte de l'objet compte moins que la perte de l'unité interne?

Freud remarquait fort justement que si l'endeuillé sait "qui" il a perdu il ne sait pas "ce" qu'il a perdu. Dans ce parent ou cette amante que je perds qu'est ce que perds, un objet d'attachement, ou bien une partie de moi, voire le moi tout entier, dans certains deuils mélancoliques. On peut, avec le temps, se remettre de la perte d'objet, se détacher, puis trouver d'autres objets, qui ne remplacent pas le défunt, mais aident à relancer la machine désirante. Cette description est à la fois juste et tout à fait sommaire, car elle relève d'un cercle vicieux : un nouvel objet ne peut susciter un nouveau désir que si le désir est déjà là, capable de cristalliser, d'investir l'objet. Bref, il n'y a de nouveaux objets que pour un désir déjà libre et disponible. C'est bien pour cela qu'il est assez stupide de recommander à l'endeuillé de s'ouvrir à la nouveauté:

"Puisqu'il est des vivants ne songez plus au mort!

- Ah dit elle aussitôt

Un cloître est l'époux qu'il me faut" (La Fontaine : la jeune veuve)

        La question de l'objet n'est pas essentielle, l'objet étant "ce sur quoi se fixe le désir". A un désir nouveau il y aura toujours de nouveaux objets. La question, dès lors, est plutôt celle-ci : comment dépasser le morcellement du moi, recréer cette synthèse minimale sans laquelle aucun désir ne peut se constituer? La chose n'est possible que par un travail qui consiste à modifier la position de l'objet.

La solution mélancolique consiste à opérer un déni : l'aimé nest pas mort, il est en moi, il continue d'être en moi, dussé-je en mourir moi-même. "L'ombre de l'objet retombe sur le moi" (Freud), et finira par l'étouffer(suicide, ou mortification).

Certains recommandent l'oubli : mais il est patent qu'on n'oublie pas. On s'efforcera de mettre de côté, de fuir dans l'activisme ou le divertissement, mais l'objet est toujours là qui hante nos nuits, réveille la douleur, insiste et persiste à nous nuir. Donc ne cherchons pas à oublier. Laissons l'image être là, tantôt obsédante, tantôt plus paisible. Laissons faire le temps. Ne brusquons rien. Vivons avec, à défaut de pouvoir vivre sans. L'essentiel est de bien admetrre l'irréversible, que le mort est mort et qu'il ne peut revenir. Un couperet sépare et doit séparer le statut du vivant de celui du mort, ce que le mélancolique se refuse à faire. Coupure symbolique décisive. Ni déni psychotique, ni refoulement névrotique. Faire sa place au réel, et en faire sa vérité. De la sorte l'image, sans disparaître, continue à "vivre" d'une sorte de vie autonome, à la fois nécessaire et libre, de moins en moins pesante, à côté de l'existence réelle vouée à l'adaptation ou à la création.

Au début cette image reste chargée d'un coefficient considérable d'affects douloureux. Il faut l'accepter. Puis la douleur diminue, non que le défunt soit oublié et qu'il faille en être coupable, mais, comme on dit, "la vie continue", et que pourrait-elle faire d'autre? L'image se décante, se simplifie, se transforme, se poétise. Elle peut devenir dans certaines circonstances favorables une sorte d'alliée contre les déboires. Une confidente. Une amie "céleste", rejoignant les figures aimées qui ont constitué notre daïmon personnel, notre guide intime, notre double familier.

Il me plaît d'évoquer la beauté qui s'attache à la personne aimée et perdue, de revisiter telle promenade, tel séjour, telle conversation, de retrouver l'émotion d'autrefois, mais comme apaisée, adoucie par la distance, transposée dans l'intermonde de l'intemporel, là où s'est constituée pour moi une sorte de réserve inaltérable des amours perdues, jardin automnal et tendre de l'immortalité.