Philodème est un épicurien du premier siècle avant notre ère. Ses écrits nous sont parvenus à la faveur de l'irruption du Vésuve qui engloutit Herculanum, fixant dans la lave quantité de textes, essentiellement épicuriens. Philodème semble avoir été l'inspirateur d'un cénacle philosophique qui oeuvrait dans la villa d'un riche mécène romain. Son ambition fut de restaurer la pensée authentique d'Epicure, tout en bataillant contre les écoles rivales, essentiellemnt stoïciennes. Dans un écrit conservé, "Les Stoïciens", il s'en prend violemment à "La République" de Zénon, qui ne fait que développer les thèses scabreuses de Diogène de Sinope, si bien qu'ici stoïcisme et kunisme sont confondus volontairement dans la même diatribe.

Philodème énumère toutes les inepties, toutes les affirmations scandaleuses, tous les préceptes antisociaux des Stoïciens inspirés par les kuniques : appel à la désobéissance civile, promotion du cannibalisme, de l'inceste et du parricide, comportemenrts blasphématoires, masturbation en public (Diogène : "plût au ciel qu'il fût aussi facile de remplir son ventre que de le vider"), fornication ostentatoire (les pratiques publiques de Cratès et d'Hipparchia), nudité des femmes et des hommes, et en géréral invocation à la loi de nature contre la loi civile et les bonnes moeurs rabaissées au rang de conventions mensongères.

Que l'épicurien, dont la devise est de "cacher sa vie" soit offusqué par ces étalages pornographiques, ces transgressions et ces démesures, rien de plus attendu. Qu'il entende tout autrement le respect de la loi de nature, c'est l'évidence. Mais j'y vois, quant à moi, encore autre chose : pourquoi se complaire dans ces zones obscures de la profondeur, ces cloaques de la sexualité débridée, ces formes préhistoriques, archéologiques, mythologiques, dignes des monstruosités contées dans Hésiode : Thyeste dévorant ses propres enfants, Agamemnon sacrifiant Iphigénie, la copulation des dieux homériques, le viol, la castration, l'infanticide et le parricide, et le reste à l'avenant? Tout l'univers glauque des Cyclopes, Titans et autres monstres refoulés dans l'Hadès refont surface, emportant le fragile équilibre de la culture. Passions et actions des corps, dévorations, ingestions, digestions, mélanges, mixtions, et le sang et l'urine, et le sperme, et les humeurs et la bile noire et blanche, tout cela que nous savons mais qu'il est vain d'étaler, le voici porté dans le théâtre de la vie civile, exhibé, mis en scène. L'Obscène, le voici : les entrailles, les organes, les viscères, les veines et les artères, et le pus et l'excrément, physiologie macabre, préhistoire et barbarie.

Voilà qui nous interroge sur le statut de la vérité et de la véracité. La vérité participe de la profondeur, on le sait depuis Démocrite. Pour autant faut-il l'exhiber, à supposer d'ailleurs qu'on le puisse? Faut-il tout rabattre sur l'action et la passion des corps, ces causes obscures et indicibles? Et puis comment entendre l'injonction kunique, parrhèsia : tout dire, volonté implacable de dire tout? 

L'épicurisme se méfie de la profondeur, ne cultive jamais l'introspection, la recherche infinie des causes corporelles, l'analyse interminable des actions-passions des corps en profondeur. De la même manière il ne croit pas au destin de la passion, au destin des dieux, ni à la nécessité implacable des "physiciens" (Epicure : Lettre à Ménécée). L'opposition, ici, entre Stoïciens et Epicuriens est totale. Si l'univers manifeste des régularités constatables, justiciables d'une causalité, il est suffisammant inventif pour faire naïtre, "incertis locis, incerto tempore" d'imprévisibles combinaisons. Et puis, et surtout, pourquoi cette complaisance abracadabrantesque aux visqueux, à croire que toute vérité n'est que spasme et phlegme, "pathos des corps, obscénité.

La condamnation des théories et pratiques kunico-stoïciennes ne se résume pas à un haut le corps devant l'infâmie morale ou le scandale de la provocation. Ce n'est pas un effet de pudibonderie ou de bienséance. Elle exprime une différence fondamentale de goût. Le sage épicurien opte pour la surface, les effets de surface, ces quasi-causes qui font l'apparence vraie du monde : surface des corps (eidola, simulacres, phantasia, phantasma, phantasmos, images de surface jouant à la surface du corps) ; surfaces de mondes innombrables ; surfaces des intermondes où siègent les dieux bienheureux et incorrutibles ; surface de la pensée, représentation et spéculation ; surface éthique de la connaissance en acte ; surface des amités multiples et de la concorde.

L'abîme est là qui gronde dans les profondeurs des corps, on le sait, mais on ne s'y arrêtera pas. A la recherche éperdue des causes inommables on préfèrera la distance assumée, la suspension, le retrait esthétique. Une autre conception de la vérité se fait jour dans l'accueil de la l'apparence : le sage ne se propose plus de tout dire, mais de dire suffisamment, de dire ce qui importe à la vie, pour être belle et bonne.