En dépit de la diversité des croyances et des rites il est possible de dégager, pour saisir le phénomène religieux dans son essence, trois éléments structuraux qui font système : le primat de l'Autre sur le sujet, l'obsession du Sens, et la problématique du Salut. 

Primat de l'Autre : le sujet religieux s'en remet pour son existence à l'autorité d'une instance supérieure, détentrice du savoir et du pouvoir. "Les hommes sont des jouets entre les mains des dieux". L'identité subjective est fondée dans un Grand Autre, garant de la vérité et des valeurs.

Obsession du Sens : Freud avait remarqué que c'est à ce besoin viscéral de sens qu'on reconnaît l'âme religieuse, jusque dans les dégradations contemporaines de l'idéologie politique. L'existence se doit d'être justifiée, orientée, pour éviter de sombrer dans le nihilisme. C'est évidemment l'Autre qui définit l'orientation et fixe la valeur des valeurs. "Nous sommes au monde pour faire notre devoir".

L'orientation est pensée dans la perspective d'un Salut, collectif ou individuel. "Le royaume de Dieu", l'immortalité dans la béatitude, ou plus prosaïquement la Délivrance des cycles de la vie et de la mort (samsâra et nirvâna). Ce salut exige un effort, impose une ascèse, dans la dramatisation  et la culpabilité.

Le système religieux réclame et fournit le sens, voilà l'essentiel. Et comme le sens est éminemment problématique on va tout naturellement poser un Autre, une transcendance quelconque, pour y aliéner son intellect, l'autre étant supposé savoir ce que je ne sais pas et sans quoi je crois ne pas pouvoir fonder mon existence. Je troque ma liberté contre la certitude. Et le tour est joué. Tout le reste, croyance, rite, sacrifice, morale et mortification en découle nécessairement.

Si l'on veut sortir sincèrement et réellement du système religieux il faut affronter la chute du sens. traverser cette épreuve de la perte, perte du sens et perte de l'Autre, assumer la solitude existentielle. Toute la question est de savoir si une telle opération est à la mesure de nos forces. La philosophie, dans sa meilleure inspiration, fait le pari que c'est possible, infiniment souhaitable et bénéfique.

A l'Autre de la transcendance (Voltaire : Si dieu n'existait pas il faudrait l'inventer") se substitue, soit l'ordre symbolique selon lequel le seul Autre légitime c'est la loi humaine qiui fonde la société des égaux en droit et en devoir, soit, quand l'ordre social est décidément pourri, l'autre comme partenaire en amitié et vérité (la société des amis comme ultime rempart contre l'arbitraire, le désordre généralisé et l'anarchie). C'est du même mouvement reconnaître l'autre comme nécessaire et relatif, si aucun Autre ne peut plus jouir d'un statut de transcendance divine. Les systèmes sociaux sont amendables et perfectibles. On peut, dans certains cas, participer à cet amendement. Mais le véritable autre sera toujours celui que je rencontre dans l'échange interpersonnel, si nous travaillons tous deux au perfectionnement de la liberté.

Le régime de l'univers, de la vie en général, c'est l'Ab-sens. L'univers n'attend rien, ne veut rien, ne condamne rien et n'approuve rien : insignifiance, indifférence. Même les dieux, à supposer que je veuille qu'il y ait des dieux, habitants éthérés de lointains intermondes, oisifs et bienheureux, n'ont que faire de nos incantations, de nos offrandes et de nos terreurs. Nulle  part je ne vois de table des valeurs, des mérites et des démérites, nulle part de catalogue de la bonne conduite, d'enfer et de paradis. Nous sommes seuls, auprès d'humains qui sont seuls. L'ab-sens, qui n'est pas le non-sens, est le régime du réel. Cela ne nous condamne pas à l'absurde, mais constitue la base de notre liberté : celle que nous créons est notre oeuvre, ni celle du Grand Autre, ni celle des dieux.

Quant au Salut, ce sera très modestement l'existence la moins malheureuse possible dans les conditions de l'Ab-sens universel. Aponie et ataraxie. Veritas et venustas. Loin des spéculations "orientales" sur d'improbables chemins de la délivrance, dans ce corps-ci, dans cette vie-ci, construire un quasi-monde, un modeste jardin dans la tempête universelle.

 

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PS : depuis belle lurette je soupçonne une certaine psychanalyse de substituer au système religieux de l'Autre transcendant une certaine idolâtrie de l'Autre, symbolique et langagier. "Le désir est le désir de l'Autre". "Tout est langage" et le reste à l'avenant. Je ne vois nul bénéfice, quant à moi, à remplacer l'inféodation religieuse par la tyrannie du signifiant. De cela aussi il faut se délivrer. Sujets du langage nous le demeurons dans la mesure où nous persistons à croire que le mot fait la Chose. Ici comme ailleurs la vraie ré-volution est de voir le Hiatus s'ouvrir béant au sein de la représentation.