Quand les médecins veulent donner aux enfants

L'absinthe répugnante, auparavant ils enduisent

Les bords de la coupe d'un miel doux et blond

Pour que cet âge étourdi, tout au plaisir des lèvres,

Avale en même temps l'amère gorgée d'absinthe

Et loin d'être  perdu par cette duperie,

Se recrée au contraire une bonne santé". (Lucrèce, De natura rerum, IV, 6 à 12 ; trad Kany-Turpin).

 

     La préoccupation thérapeutique est au coeur de l'épicurisme, en constitue la raison d'être : philosopher pour diagnostiquer le mal, en établir les causes, et le guérir. Mais Lucrèce est aussi redevable à Empédocle, et de la forme même du poème philosophique, et du projet médical. Empédocle était guérisseur et médecin. 

  

   "Les hommes et les femmes me rendent hommage ; par milliers

   Ils me suivent ; il veulent savoir par où passe le chemin qui rapporte.

   Ils me consultent, les uns par besoin de prophéties, les autres sur un cas

   Dans les maladies de toutes sortes, pour entendre la parole de guérison

  Percés qu'ils sont depuis si longtemps de cruelles douleurs" 'Les purifications : vers 8 à 12 : trad Jean Bollack) .

 

Empédocle apparaît ici comme un sage à l'ancienne, savant universel, thaumaturge, prophète, et guérisseur. Lucrèce, à la suite d'Epicure, se pose plutôt, plus rationnellement, plus scientifiquement, comme un psych-iatre, "à la parole de guérison". A l'humanité souffrante il offre le remède, mais ce remède est amer, si amer qu'il faut le déguiser dans la douceur du miel, entendons la parole poétique. La poésie se doit d'exposer, selon la beauté, l'amertume de la doctrine du vrai. C'est dire si la vérité est cruelle, et difficile à entendre, "odieuse au vulgaire qui la fuit". 

Je ne sache point que cette image se trouve chez Epicure, qui ne qualifie jamais d'amère sa doctrine. Là où Lucrèce est âpre, Epicure est souriant, détendu, amical. Pourtant la dimension tragique est pleinement assumée, mais comme sublimée, spiritualisée dans  une esthétique du plus proche : toucher, sentir, goûter, "gouster le jour", s'ébattre plaisamment dans la plénitude du présent.

Bien sûr il faut une juste compréhension des choses, bien sûr, sans l'étude de la nature il n'est pas de plaisirs purs, mais Epicure est un Grec : en lui la vérité et la beauté vont de pair, indissolublement. Quelque chose de ce sourire hellénique est perdu chez le Romain Lucrèce, quelque chose de plus torturé se fait jour, qui annonce le déclin. 

J'aime plus que tout Lucrèce comme poète tragique, mais c'est Epicure que je consulte, et que je suis comme thérapeute de l'âme, et comme exemple d'humanité.