Les brumes persistantes de cet été morose se sont brusquement déchirées à la lecture du dernier ouvrage de Heinz Wizmann : "Les avatars du vide", me propulsant soudain, par delà les misères du temps, dans la splendeur de l'immensité sidérale...Par quel misérable volonté dia-bolique sommes-nous donc attelés au char de la nécessité sociale et domestique quand nous attend, au delà de nous mêmes, la séduction inénnarable de l'éternité, et sa sublime indifférence?

Je voudrais rendre compte ici de ce que j'ai cru comprendre de Démocrite à la lecture de cet ouvrage, qui renverse les idées toutes faites que charrie la tradition, et, il faut bien le dire, la méconnaissance de ce prodigieux inventeur que fut l'Abdéritain. J'y ajouterai quelques commentaires de mon crû, en épicurien critique, en ayant pleinement conscience de tout ce que je dois à ces extraordinaires maîtres de vérité.

 

                                                                 I

                                                          ATOMOS IDEA

 

Démocrite, qualifiant l'atome dit : idea. Idea c'est l'aspect, la forme, le caractère spécifique, la forme en tant qu'elle en conçue. Pour saisir correctement ce que Démocrite a pensé il faut tout d'abord se débarrasser des conceptions platoniciennes et de sa théorie des Idées. Pour Démocrite l'idea est bien un intelligible, mais sa fonction n'est pas de former le sensible à son image. L'idea est une intuition des formes fondamentales, ou mieux des formations fondamentales qui président à l'ordonnance des mondes. Or cet idea est "atomos", indivisible. Idea atomos c'est donc une formation intelligible et indivisible. Le sens de cette étrange expression apparaîtra mieux si l'on étudie les trois caractères spécifiques de l'idea atomos.

L'atome se définit par le rythmos, la diathygè, et le tropos.

Rythmos signifie originellement mouvement règlé, d'où  cadence, rythme. Le mot dérive de ""rhein", couler. Il s'applique d'abord au mouvement des vagues et des marées, au va et vient du liquide maritime. Par analogie il désignera les alternances de l'humeur et des passions (Theognis, Archiloque). Il faut retenir le caractère mouvant, dynamique, ce qui condamne à l'avance toute interprétation (aristotélicienne) qui tend à figer l'idée dans la forme statique. Il est remarquable que Lucrèce retrouve cette mouvance dans sa physique des flux (turbantibus aequora ventis, flux, fluence, turba, tourbillon, turbulences, etc). L'atomisme naissant est une physique des flux, des mouvements, des tourbillons, et l'atome se doit concevoir comme un tracé mobile dans l'espace, mieux, un tracé qui crée l'espace en se déployant.

Diathigè : mot rare qu'on peut rendre par "toucher en traversant (dia)" Si nous posons l'atome comme un mouvement qui trace un linéament, à la manière d'une lettre de l'alphabeth, il suffit de penser ce tracé comme oblique pour obtenir un toucher, une traversée du tracé par le même tracé qui se touche et se traverse lui-même dans le développement de sa trace, comme par exemple : la lettre alpha ou bèta.

Cette interprétation se renforce encore avec la troisième notion, celle de "tropos", direction, tour, évolution ( pensons au tropique du soleil), tournure, tournant : d'où retour, encore une fois comme une lettre qui fait retour en traçant un tour. Les trois termes, rythmos, diathigè, tropos imposent indiscutablement une vision dynamique de l'atome, comme idea atomos. Un mouvement dans le vide, le grand vide (mega kènon), le développement unidimensionnel d'un tracé d'un seul jet qui se déploie, s'oblique, tourne, se tourne sur soi, s'enroule, fit des courbes et des courbures, se traverse lui-même, dessine des figures à l'infini. Et pourquoi pas des mondes innombrables...L'idée paraîtra incongrue, tant elle heurte notre conception pétrifiée de la pensée de Démocrite. Mais comment comprendre dès lors que Démocrite lui-même ait soutenu qu'il existât des atomes d'une taille gigantesque? De la taille d'un monde voire d'un univers, ce que Epicure refusera, estimant qu'un atome est nécessairement invisible, situé sous la barre du minimum sensible. Manifestement Démocrite parle de tout autre chose. Il écrit une cosmo- génèse, et pour lui la naissance des mondes est le fruit d'un travail des "ideai atomoi", une écriture en grand d'un alphabeth extraordinaire dans la splendeur du vide, une naissance originellement différentielle et multiple à partir de ces tracés linéaires qui font naître l'espace du même mouvement que les volutes des mondes.

L'idea atomos dessine des mondes. A contempler de haut notre galaxie on ne peut que rendre justice à cette extraordinaire vision, car c'est d'un seul trait, comme d'un seul crayon sidéral, que l'ensemble révèle son unité de "forme" : une idea galactique, immense par rapport à nous, mais si petite dans le jeu dynamique des mondes multiples, divers infiniment dans l'immensité du "méga kènon", du vide infini, qui de toutes parts excède la vision et la pensée. Il faudra attendre la moderne astrophysique pour retrouver la grandeur de l'intuition démocritéenne.

Comment comprendre alors que cette intuition ait été si petitement ignorée et falsifiée par la tradition philosophique? D'abord il faut souligner l'incompréhension d'Aristote. Les trois termes dynamiques, rythmos, diathigè et tropos, seront retraduits par "morphè, taxis et thésis" c'est à dire par "forme, ordre et position". On voit d'emblée le sens de la transposition : Aristote, prisonnier de sa vision personnelle, interprète en statique ce qui chez Démocrite est manifestement dynamique. Il substitue une physique des corps (la matière inerte qui ne se décrit que par la forme précisément, ou la figure, le schème, le contour et la position relative) au mobilisme échevelé et tourbilonnaire de Démocrite. L'intuition prodigieuse est perdue, et le mouvement, et le multiple, et l'aléatoire, et la création infinie, et le grand vide, et la multiplicité infinie des univers. Rapetissement et platitude. Pour des siècles on répètera à l'envi que Démocrite est illogique, que ses atomes sont des inventions baroques et contradictoires, qu'il délire au lieu de penser. 

Reste que les univers que nous décrivons aujourd'hui ont bien la forme apparentes de nattes (les "symplokai" de Démocrite), que les filaments entrelacés de l'écriture céleste dessinent bel et bien des constellations, des nébuleuses et des galaxies, que ces gigantesques ensembles en mouvement, emportés par des vitesses inouies manifestent bien une sorte de tourbillon ("dinos", ou "dinè") vertigineux, que tout cela est mû, se mouvant, se déplaçant, se transformant dans une orgie inconcevable et titanesque, et enfin que l'espace se crée au rythme même du tracement atomique...Par le génie de Démocrite la philosophie a trouvé le chemin de l'Im-mense, du sans mesure, dans le renversement prodigieux de toutes nos catégories.

Et c'est ce même homme qui déclara - qui s'en étonnerait? - "Je suis allé à Athènes, et je n'ai pas été reconnu."