III

 

                                                         DEMOCRITE et  EPICURE

 

 

Les atomes dessinent ces figures innombrables dans l'espace, dilatant l'espace, créant l'espace. Cela vaut aussi bien pour l'infiniment petit que pour l'infiniment grand puisque les atomes sont infinis en nombre et en forme. Mais une question demeure : comment rendre compte de la naissance des corps, solides, liquides et gazeux? Par quelle alchimie l'énergie que nous supposons dans l'atome va-t-elle engendrer la matérialité des corps, la masse, la qualité, les propriétés, les relations entre corps? Il y a là une lacune, et la tentation est grande de concevoir la physique corpusculaire d'Epicure comme une réponse à l'aporie démocritéenne. L'atome d'Epicure est certes dans un mouvement infini, de toute éternité emporté à travers le vide "à la vitesse de la pensée", mais le voilà doté de figure, de parties géométriques, de poids - et de la capacité de décliner, juste un minimum, de sa trajectoire initiale - provoquant des chocs, des accrochages en série, rencontres aléatoires et imprévisibles, conjonctions et répulsions, qui par leurs combinaisons infinies engendrent les mondes. D'un côté le tourbillon démocritéen, le trait, le tracé, la lettre, les courbures, les entrelacs, rythmos, diathigè, tropos - de l'autre la pluie atomique, les corpuscules élémentaires, la chute  dans le vide, la déclinaison, les accrochages, les corps composés. Physique des flux, physique des corps. Mais toujours le mouvement, l'infinité, le grand vide entre les corps et les figures, le petit vide à l'intérieur des corps, vibrations microscopiques, l'infini dehors et dedans.

Et tout près de nous, ce que nous croyons être le monde, les phènomènes sensibles, les images familières, perception et reconstruction. 

 

De la sorte on aurait une physique universelle à trois étages : la physique spéculative des ideai atomoi de Démocrite, physique des lignes structurelles, une physique corpusculaire (Epicure) qui s’inscrirait dans la première, et enfin une physique des apparences sensibles et perceptives : phénomènes, simulacres, impressions sensibles, phantasia et phantasma.

On peut aussi concevoir la physique d’Epicure comme un cas particulier de la physique de Démocrite, en relevant le fait que si les deux auteurs divergent sur plusieurs points, pour l’essentiel ils développent une intuition fondamentalement une : l’infinité des atomes dans le vide infini, l'éparpillement des mondes, le multiple originaire qui jamais ne fait Un, ne fait Un Etre, un kosmos unifié et signifiant. 

Resterait à comprendre pourquoi  Epicure, qui connaissait l’enseignement de Démocrite, s’est cru obligé de modifier  la théorie de son inspirateur. La raison principale semble être la suivante : le caractère spéculatif de la théorie des ideai atomoi est sans impact sur la vie pratique, indifférente pour la recherche de la sérénité, alors que la théorie corpusculaire, qui donne un fondement rationnel à la perception sensible permet de réduire l’imagination délirante des mythes, en ramenant toute image à sa source matérielle.

Quoi qu’il en soit, c’est la physique, comme étude de la « phusis » qui donne les clés de la libération. « Il n’est pas possible de dissiper la crainte au sujet des choses les plus importantes sans savoir quelle est la nature du tout, mais en vivant dans une incertitude anxieuse de ce que disent les mythes ; de sorte qu’il n’est pas possible, sans la science de la nature, d’avoir des plaisirs purs » Epicure : maxime capitale 12.