Comment affirmer la liberté lorsqu'on est atomiste? Surtout si l'on fait la critique acerbe des thèses idéalistes du libre-arbitre, selon lesquelles la liberté jaillirait incompréhensiblement de quelque vertu "divine" supposée, d'une participation fantasmatique au ciel intelligible? Pour un atomiste conséquent tout est nature, et il ne peut y avoir qu'une seule nature, qui est le Tout. Si une liberté existe, elle prend sa source dans la disposition et la composition universelle de la matière. 

Là dessus deux conceptions sont possibles. Ou la nature est totalement déterminée et dès lors tout s'enchaîne selon la causalité universelle. Alors la liberté, comme indétermination et création de nouveauté est impossible. Ou à l'inverse, alors même qu'il existe des chaînes causales répérables et nécessaires, il existe par ailleurs des îlots d'indétermination, à partir desquels de nouvelles chaînes causales surgissent, entraînant de nouvelles combinaisons, et de nouveaux effets. C'est la théorie de la déclinaison (parengklisis : inclinaison de côté), indispensable à la compréhension de la physique épicurienne. Si l'on veut comprendre la prodigieuse inventivité de la nature il faut poser qu'il existe à côté du mouvement nécessaire et linéaire de la causalité une capacité de l'atome à dévier de sa course première, à faire un écart, "en des lieux, en des temps inassignables", lequel entraînera de nouveaux chocs, de nouvelles combinaisons, aléatoires et incalculables au départ, mais dont les effets peuvent être considérables. Songeons par exemple à une légère mutation dans la duplication du programme génétique d'un espèce, qui, se reproduisant dans le temps grâce à des conditions favorables, fera naître une espèce nouvelle. C'est ainsi que Lucrèce, reprenant la théorie de la déclinaison (clinamen), distinguera soigneusement les "foedera fati" - liens du destin - les chaînes causales déterminées, des "foedera naturai" - liens de "naissance", liens de Vénus, liens de nouveauté, issus d'une nouvelle combinatoire du clinamen. De la sorte il faut concevoir l'organisation et les mouvements de l'univers selon une double logique : des processus alétoires et des chaînes causales déterminées. De la répétition et de l'innovation. De l'ordre et du désordre. Ni la seule et totale  improvisation du hasard, ni le seul et univoque déterminisme causal. C'est ainsi que l'on peut rendre compte, et de la constance des phénomènes susceptibles de se ranger sous une loi rationnelle (régularité relative des saisons, révolutions célestes etc) et des formidables innovations de la nature (apparitions et disparitions des espèces vivantes, phénomènes rares, formation des mondes etc).

La liberté se définit de la sorte par l'indétermination : en un lieu, en un temps, également inassignables, se produit une déclinaison, une dérivation inexplicable, imprévisible, aléatoire. L'essentiel est de penser l'indétermination relative de la nature, seule apte à expliquer sa prodigieues inventivité. Si le monde familier qui nous entoure paraît régulier, répétitif et ordonné (un cosmos?), donc connaissable, il ne faut pas autant en conclure à la détermination totale du Tout. Donc il faut refuser le déterminisme strict. Et de même on rejettera la thèse du hasard absolu, puisqu'il existe manifestement des régularités causales observables.

S'il existe une sorte de liberté principielle dans la nature il devient possible de concevoir, par analogie, une liberté dans les mouvements organiques et psychiques. C'est ainsi que dans l'animal même, que certains comme Descartes veulent assimiler à une machine, il est loisible de supputer un mouvement automone, inexplicable par le seul déterminisme de l'instinct. Ne voit-on pas apparaître de-ci de là des innovations comportementales, des ruptures d'adaptation suivies d'adaptations innovantes chez le chien, ou l'ours, et jusque dans les bactéries? La chose est encore plus manifeste chez l'humain, qui présente une telle diversité de comportements à travers l'espace et le temps. Sans compter l'incroyable variaté des cultures, des institutions, des lois et règles, des opinions et des actions. Décidément, il est bien difficile de soutenir sérieusement la thèse du déterminisme. A l'inverse la tentation est grande, dans les esprits religieux, d'invoquer je ne sais quelle disposition céleste qui, pour sauver le libre arbitre, nous mettrait sous la gouvernance des dieux.

Si je relativise la nécessité ("irresponsable"), si je fais sa part au hasard ("instable") sans le diviniser, reste ce qui dépend de nous : "notre volonté est sans maître". A partir de cette indétermination de principe que j'évoque à la fois dans la nature physique et dans la nature biologique et psychique, se donne la capacité de produire une nouvelle chaîne causale, que je pourrai également interrompre ou modifier. Il en est ainsi de mes désirs : mon désir me porte spontanément vers le plaisir, loi de nature, foedera fati ; posons un obstacle, le désir est contrarié. Conflit, conscience et de l'obstacle et du désir contrarié. Réflexion: que vais-je faire? Renoncer, m'acharner, obvier, inventer une nouvelle direction? Parengklisis : de même que l'atome dévie, heurte un autre atome et produit une nouvelle combinaison, je me heurte à l'obstacle, je rebondis, j'invente une nouvelle trajectoire de désir. A y regarder de près Freud ne dit pas autre chose : la pulsion, jamais en reste, ou se refoule, ou se déplace, mais ne disparaît jamais.

La théorie épicurienne de la nature et de la félicité resterait incompréhensible et bancale sans l'affirmation de la liberté. Mais cette thèse doit se penser dans le cadre général et indépassable de l'atomisme. Il fallait affirmer la liberté pour rendre la vie éthique pensable et réalisable. Mais sans invoquer ni la Providence des Stoïciens, ni le dieu de Platon. Fonder la liberté sur le seul terreau où elle peut se penser et se vivre dans l'excellence : l'universelle Nature.