"Hoi sumphilosophoûntes" : ceux qui philosophent ensemble. C'est dans ces termes qu'Epicure s'adresse aux membres du Jardin à qui il donne ses dernières recommandations. Cette expression est remarquable en ce qu'elle résume l'essentiel de sa doctrine. Si nous décomposons la formule avant de la rassembler à nouveau nous obtenons les éléments suivants :

sophia : la sagesse comme activité au présent, exprimée dans le présent du verbe : philosophein. La sagesse n'est pas l'objet d'un désir au futur ou d'une nostalgie. Elle se réalise ici et maintenant dans la vie bienheureuse, dans le concret sensible de la vie, dans ce corps-esprit sentant et agissant. C'est la bonne nouvelle de l'atomisme philosophique.

philia : l'amitié comme espace physique et mental de la sagesse. Si l'individu peut accéder à la sagesse par ses propres moyens, il la vivra plus intensément, plus complètement dans cette relation privilégiée qui donne une plus grande sécurité par l'assistance réciproque (ophèleia), la pratique quotidienne du raisonnement et de la discussion. Le Jardin est le lieu naturel qui abrite et garantit la pratique selon les lois de nature. (physiologia).

philosophia : sagesse de l'amitié, ou sagesse-amitié : les deux termes s'appellent et se renforcent dans une communauté de sens. Non pas désir de sagesse, mais sagesse au présent dans la présence effective de l'ami, des amis philosophant sous le signe de la vérité. Sophia, c'est aussi la vérité, puisqu'il n'est pas de philosophie sans référence explicite et volontaire à la vérité (alètheia). Philosophia c'est aussi philo-alètheia.

sun : ensemble, avec, en rassemblant. Sumphilosophein : philosopher les uns avec les autres, entre amis qui peuvent parler de tout, qui élaborent ensemble les idées, les approfondissent dans la pratique, les portent vers l'universel, les rendent accessibles aux personnes désireuses de vivre selon le principe. Voir le grand mur érigé sous les ordres de Diogène d'Oenanda qui exposait sur quarante mètres de long les enseignements épicuriens.

En rassemblant tous ces éléments nous avons une idée précise de l'esprit et de la pratique philosophiques selon Epicure. Le Jardin n'est pas l'Académie de Platon, ni le Lycée d'Aristote, ni le Portique des Stoïciens. Ce n'est pas une université de tous les savoirs, ni une école de géométrie, ni un dispensaire. Ici ne compte ni le savoir livresque, ni l'ambition politique. C'est une école de vie, une askèsis dont le projet est de mener chacun à la vie noble et bienheureuse :

"L'homme noble devient véritablement tel en s'attachant à la sagesse (sophia) et l'amitié (philia) ; en elles, il y a d'une part un bien mortel, de l'autre un bien immortel." (SV : 78).

On se demandera peut-être le quel de ces deux biens est immortel? Je dirai que si ces pensées, selon Lucrèce, sont "les plus dignes qui furent jamais de la vie éternelle", l'amitié, dans cet espace de clôture ouverte sur le temps, est aussi une sorte d'immortalité dans l'espace ouvert des générations. De toutes les manières l'"immortalité" se conçoit métaphoriquement, dans la cadre de la vie mortelle, nécessairement limitée.

Le Jardin est un lieu, mais hors-lieu, une a-topia qui offre les conditions d'une pensée et d'une pratique libres et inventives selon l'exigence de vérité, pour assurer la vie heureuse.