Phaos : la lumière du soleil. Phainein: briller, apparaître. « Phainomenon » ce qui apparaît, ce qui est visible, évident. A mettre en relation avec « phantasia » : apparition, et « phantasma » : apparition, image.

Un phénoménisme rigoureux est une attitude avant d’être une doctrine. C’est, dans le renoncement à toute théorie préalable, se rendre accueillant à l’évidence de ce qui apparaît, disponible au surgissement des « choses » : je vois des arbres, des feuilles miroitantes, une allée pierreuse, un chien qui s’ébat, la lumière qui caresse les reliefs, je sens mon propre corps sentant et senti dans la profusion des éléments tout autour. C’est le premier matin, c’est la première lumière, et tout commence à cette heure, tout surgit du chaos nocturne, tout se renouvelle : « le soleil est nouveau tous les jours » et moi aussi je me découvre vivant, tout neuf et gaillard dans la première aurore.  Après la grande lessive du sommeil tout se donne à voir dans la lumière originaire, au commencement de tous les commencements. Ici, à l’orée du monde, à l’origine de toutes les apparitions, je m’origine de même dans la splendeur de l’originaire.

Dénuement, dépouillement : hors-savoir, ici, l’évidence de la sensation vraie : phénomènes de toute source, de toute multiplicité, me voici : je vous accueille, et je m’accueille moi-même vous accueillant, et je ne juge de rien : cet arbre que je vois, c’est un arbre. Cette pierre, une pierre. Et ainsi du reste : tout ce qui surgit, tout ce qui se donne à voir, à palper, à goûter, je l’accueille et le goûte. Innocence de la sensation, naissance, évidence. Plénitude de monde, profusion, certitude : tout ce qui apparaît, en quelque manière, cela est, et moi qui le sens je suis.

Dire « cela est » n’est pas dire « ce que c’est » . Le phénoméniste ne dit jamais ce que c’est. A vrai dire cette question ne le concerne pas, lui il sait ce qu’il sent, et son savoir ne va pas plus loin. « Je sais que le miel m’apparaît doux, mais je ne dis pas que le miel est doux ». Cela pourrait être un propos de Sceptique, d’ailleurs Sextus Empiricus ne dit pas autre chose, qui déclare ne rien savoir de ce que sont les choses en elles-mêmes. Mais qui pourrait statuer sur ce que sont les choses en elles-mêmes, « également in-décidables, im-maîtrisables, in-différentes » (Pyrrhon). Mais c’est encore trop dire, de dire qu’elles ne sont pas ceci ou cela. Le phénoméniste n’est pas un sceptique, ni un pyrrhonien : s’il se propose de suspendre le jugement, de rejeter toute idée sur les choses, ce n’est pas pour interroger la nature des choses quitte à les déclarer inconnaissables, c’est tout au contraire pour revenir à cette naïveté originelle, à cette « nativité » naturelle, originelle, de la confiance spontanée : ceci est un arbre, rien ne pourra suspendre cette évidence, détruire ou altérer cette certitude, sauf à détruire toute connaissance, et la certitude que j’ai d’être sentant et senti. C’est dans l’efflorescence des apparitions, et dans ma propre apparition dans le jeu universel des apparaître que je m’assure d’une vérité originaire, inébranlable.:

« Que les impressions sensibles existent accrédite la vérité des sensations ; car pour nous le fait de voir et d’entendre existe de la même manière que le fait de souffrir ».(Diogène Laerce citant Epicure)

Nul ne se demande, dans l’épreuve de la douleur, s’il souffre ou non. Pourquoi se demander si l’arbre vu est un arbre? Ne serait-ce point la marque de quelque morbidité mentale, dont l’école de la sensation, précisément, devrait nous guérir?