La pensée occidentale est plombée par la distinction funeste de l'âme et du corps. Ce dualisme est à la fois radical et injustifié. C'est là l'oeuvre fatale de l'idéalisme, poursuivie et approfondie par la tradition chrétienne. Qu'il est doux de visiter les traités de la Chine ancienne qui ne pense pas dans cette ornière, et qui d'emblée pose l'unité de l'être vivant, animal ou humain! "Nourir sa vie" disent-ils, et la vie c'est ici la globalité des processus et des fonctions vitales, organiques, physiologiques, et psychologiques, appréhendés dans une dynamique des souffles et de l'énergie. Le Ch'i, c'est ce qui fait pousser la plante, l'animal et l'homme, selon un déploiement unitaire, sans distinction controuvée entre les espèces et les genres. Processus naturel et universel, expression indistincte du Tao. Le corps-esprit (comment dire autrement puisque nous n'avons aucun terme pour exprimer cette unité indivise?) posssède une unité essentielle qui se nourrit des souffles de monde, par la respiration, l'alimentation, la boisson, le vent et les éléments, se développe selon sa "nature" propre au sein d'une multitude de natures, toutes reliées ensemble, formant la constellation des "dix mille êtres", eux-mêmes expressifs de la puissance insaisissable du Tao. La médecine qui en découle n'isolera pas les fonctions, ne distinguera pas entre l'affection du corps et celle de l'âme, puisque ces deux notions arbitrairement opposées n'ont ici aucune pertinence, ni théorique ni pratique. Si le rein est déficient c'est toute la fonction rhénale qu'il faudra soigner, aussi bien dans la circulation des flux organiques que dans les dispositions "psychiques" qui lui sont liées. Le rein est plus qu'un organe, c'est une totalité fonctionnelle qui se déploie dans toutes les dimensions de l'énergie qui l'exprime, et qu'il faudra globalement activer ou ralentir.

La chose nous paraîtra plus évidente pour le coeur, car dans notre langage on trouve encore cette polysémie globale : coeur du cardiologue, mais aussi coeur du passionné d'amour, du malheureux qui a le coeur brisé. Nous dirons "coeur métaphorique", estimant à tort que le vrai coeur ne peut être que celui de l'anatomie, alors que l'expérience vitale noius fait sentir la puissance et la vulnérabilité du coeur de l'affect, de la souffrance et et de la joie. "J'ai le coeur en joie, j'ai mal au coeur". N'est-il pas un fait d'expérience que le coeur "physiologique" est affecté par l'émotion, et que chez certains il en vient même à s'arrêter dans une émotion violente? Coeur, corps et âme, une seule et même affection. On soigne le coeur avec des médicaments, mais aussi avec de l'hygiène, de la douceur, de la tendresse, de la détente, et dans un rythme de vie qui nourrit sans contraindre. C'est peut-être ce que veulent dire ceux qui se réclament d'une médecine "holistique" et qui récusent les oppositions faciles de la science médicale classique.

Etudiant les oeuvres des dits Antésocratiques je redécouvre une plus ancienne conception de l'être humain où s'exprime une non-distinction de l'âme et du corps. Pour exprimer la douleur d'amour Sappho met en scène une cartographie où s'énumèrent les troubles somatopsychiques : kardia (le coeur frappé d'effroi) dans la poitrine (en stèthesin), la langue brisée (glossa), le feu sous la peau (chrôs), sueur, , tremblement, sensation de mort. Attaque de panique dira le psychiatre, d'accord, mais ici c'est le corps-esprit, sans distinction, qui "parle" le langage de la déroute, qui étale sa plaie vive. Ailleurs on évoque les "phrènes", les moiteurs, les nausées, le thumos, tout le tumulte d'un être saisi par la passion. N'invoquons pas l'usage poétique de la métaphore, ce serait affadir le texte, pire le détruire. Sappho parle de vérité, et cette vérité est indiscutable. Cette douleur est du corps sentant, labouré, transi, vérité du corps, qu'il ne faut en rien distinguer de l'âme.

Empédocle parle un langage analogue : la pensée est recueillement des impressions sensibles, accueil inconditionnel de toutes les stimulations sensorielles, synthèse recognitive. Aucun dualisme, mais un élargissement du savoir dans l'immanence, "en suivant le sensible" (dèlon ekaston : chaque visible). Le corps se fait lui même  "sensible", s'ouvrant à la diversité de l'apparence, dans un accueil total où rien ne permet de distinguer vraiment ce qui est du corps et ce qui est de l'esprit (noos). L'intérieur et l'extérieur perdent également leur valeur discriminatoire puisque tout ce qui apparaît retentit dans le dedans, opérant une seconde synthèse qui préside à la vraie connaissance. Au tout de la nature correspond le tout de l'être sentant et pensant, qui de la sorte abolit les frontières et s'égalise à la totalité des choses. Seule une telle connaissance peut justifier et réaliser une symbiose de l'homme dans le tout, figure paradoxale de l'"immortalité". Remarquons que ce même projet animes les sages taoïstes, qui, dans un contexte totalement différent, prétendent découvrir l'elixir de l'immortalité. Immortalité, non d'un moi distinct et séparé, mais d'une puissance vitale immergée dans la puissance universelle.

Méditons ces exemples, et loin d'y voir une pensée sauvage, magique, ou prélogique, mettons-nous sur le chemin d'une pensée qui dépasserait enfin le funeste clivage de l'âme et du corps.