Ce qui est merveilleux dans le Taoïsme originel c'est la spontanéité et la liberté. On y respire l'air pur des cimes, on y boit la rosée matinale, on s'enchante de la brise dans les arbres, de la lumière qui joue en vibrant à la surface des eaux calmes. Rien de compassé, rien d'artificiel. Le sage a jeté aux orties ses costumes de cour, brûlé tous les livres. Libre comme le vent, échevelé, il chevauche la montagne vide, il danse dans les brumes, hurlant sa joie, confondu à l'ébriété de la nature universelle. Le taoïsme est d'abord un paysage, un espace physique, une ouverture sur l'infini. Loin de la société des hommes, de ses codes étriqués, de ses luttes de prestige, de son indécrottable bêtise, le sage s'adonne à l'inutilité sublime des éléments, toujours jeune dans la jeunesse éternelle du monde. Quand tous les autres ne songent qu'à grandir et rayonner, lui s'applique négligemment à diminuer tous les jours, à faire retour à l'enfance, à épurer son corps, affiner son souffle jusqu'à le mêler sans reste à la respiration universelle. 

                 "Depuis que je suis ici, à Han Chan, plus d'affaires,

                 Plus de pensées tordues qui crochettent mon coeur

                 Oisif, sur les rochers je griffonne des vers :

                 Le destin fait de moi une barque sans lien." (Han Chan :montagne froide, nom du poète )

Plus d'affaires, plus de lien : le poète qui s'est choisi cet ermitage dans la Montagne Vide que peut-il bien faire, si aucun "faire", aucune affaire ne se justifie plus, dans le silence de la méditation? Que font-ils donc, ces Taoïstes épris de rosée? Ils jouent du luth, ils dansent comme des génies sylvestres, ils écrivent des vers à la lune, leur compagne préférée. Voyez Li T'ai po : 

                  "Pichet de vin, au milieu des fleurs.

                  Seul à boire, sans un compagnon,

                  Levant ma coupe, je salue la lune :

                  Avec mon ombre nous sommes trois!"

C'est que notre poète ne dédaigne pas le vin, tant s'en faut. L'ivresse n'est-elle pas l'état ordinaire du poète?

                  "Ami Tch'en

                  Cher Tan-k'ieou

                  Je vous offre du vin, buvez donc

                  Tandis que je vous chante un petit poème

                  Tendez l'oreille je vous prie 

                  Clochettes et tambours, mets délicats, tout cela n'est rien

                  Seule compte l'ivresse sans désir de s'en éveiller!"

Ah les joyeux drilles! S'ils font jeûne c'est pour mieux boire, et ripailler! Alternance du Yin et du Yang! Disette et abondance, calme et débordement, et le Tao toujours, l'invisible, le merveilleux Tao! Quoi qu'ils fassent, où qu'ils soient, à la ville comme à la forêt, toujours ivres de cette ivresse très spéciale qui les mêle à la continuité des choses, supprimant toute distance de pensée, toute différence de statut. Ils sont tigre, et serpent, et grue, et dragon, et nuage. Li T'ai Po encore:

                   "Singes blancs en automne

                   Dansants, légers comme neige :

                   Monter d'un bond dans l'arbre,

                   Et boire dans l'eau la lune."

L'homme accepte enfin de se fondre dans la nature indifférenciée : partout et en toutes choses le même souffle, l'unique souffle de vie qui génère et régénère les "dix mille êtres". En quoi le prince de Xou, le patriarche de Wang Lin seraient-ils supérieurs? C'est le souffle qui fait danser le vent, fleurir la rose, sourire la fille, chanter le poète. Levons notre coupe à la lune, elle qui regarde passer le monde et les nuages sans se départir de son calme. Et la lune est aussi dans cette eau de source, miroitant et dansant, et dans cette coupe de vin que j'élève vers elle, en chantant mes vers accompagnés du luth. Au diable les préoccupations, le souci de vivre et de mourir quand toute chose nous enseigne la loi du retour.

                    "Je danse et la lune musarde,

                    Je danse et mon ombre s'ébat,  

                    Eveillés, nous jouissons l'un de l'autre,

                    Ivres, chacun va son chemin...

                    Retrouvailles sur la Voie lactée

                    A jamais randonnées sans attaches!".

Tchouang Tseu vient de perdre sa femme. Un ami le trouve dans une clairière jouant du tambourin. "Eh quoi, est-ce là manière honorable d'honorer la défunte?". Tchouang Tseu ne se trouble pas. N'est ce pas loi universelle que de faire retour vers la source? Et puis, l'état de mort n'est-il pas plus heureux? Entre vie et mort, où est la différence?

Je ne sais s'il existe sagesse plus résolument joyeuse que celle-ci. Le Taoïste, en toute chose, en toute condition, célèbre la vie, vivifie tout ce qu'il touche, et jusque la mort. Comment cela est-il possible? La réponse est évidente : au terme d'une longue pratique, essentiellement de la méditation solitaire, il a dissous son moi, effacé les dénominations, supprimé les différenciations, et le voilà "spontané", naturel comme l'enfançon qui vient de naître : ne dit-on pas que Lao-Tseu le fondateur est né à quatre-vingt-dix ans, barbu et grisonnant, réalisant l'exploit insigne d'être à la fois jeune et vieux, mortel et immortel, au mépris des idées reçues?