« Elle est retrouvée

Quoi? L’éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil ». (Rimbaud)



Le cercle de vie se referme, mais la vie continue. Paradoxe de la durée. Chronos était là avant, il est pendant, et après. Rien ne l’arrête, rien ne l’arrêtera. Pourtant, dans cette conscience paisible de l’achèvement, quelque chose persiste en dépit du temps. Et si le corps, et si la conscience avec lui, va à la mort, une autre conscience, qui est à la fois elle-même et une autre, différant d’avec elle-même, gagne secrètement une demeure inamovible. Éternité de la conscience au cœur du temps. C’est peut-être dans cette image qu’il faut voir le sens profond du Sphaïros d’Empédocle.


« Mais lui, partout égal à lui-même, et sans limite aucune,

Sphaïros à l’orbe pur, joyeux de la solitude qui l’entoure ».


J’ai pensé, sans doute avec raison, que cette perfection de la Sphère qualifiait la divinité du cosmos. A présent je risquerai une autre hypothèse, s’il est entendu que par la connaissance adéquate le sujet philosophant intègre en soi le chatoiement des corps, des « visibles » innombrables qui le sollicitent et le pénètrent, et que par cette osmose il se transforme en cela qu’il n’ a jamais cessé d’être, depuis l’origine, mais qu’il avait oublié, distrait par les affaires des hommes. A présent, retiré dans la demeure de connaissance, il s’adonne à la pleine perception des éléments et des principes incréés qui poursuivent leur ronde fécondante à travers toutes choses, et se découvre, avec eux et par eux, relié substantivement à la genèse et au mouvement éternel, conscient  d’être, comme toute chose, mortelle selon le temps, éternelle selon le Tout. Car naissance et mort ne sont que des mots auxquels les « éphémères » prêtent à tort une réalité absolue. Si le temps n’a aucune borne, ni dans le passé ni dans l’avenir, il devient loisible de le considérer, lui aussi, comme une image  de l’éternité, la Sphère dépliée à l’infini. Mais la véritable éternité n’est pas une détermination du temps. C’est la pleine conscience, le noos, qui réalise de lui-même, nourri des principes, la perfection du Sphaïros.

Le Sphaïros, c’est le sage.

Autre paradoxe : comment le Sphaïros peut-il être à la fois une forme close sur elle-même et « sans limite aucune »? Ici la géométrie nous égare, car la clôture est de toute autre nature : elle ne délimite pas un espace, elle définit une qualité, précisément la perfection, dont l’âme grecque nous redit à l’envi qu’elle est nécessairement circulaire, comme sont les astres. Dès lors le paradoxe tombe : le Sphaïros est à la fois parfait comme la sphère et sans limite aucune, puisqu’il est le Tout. Et joyeux de sa solitude puisqu’il est l’unique qui com-prend tout.

Il en résulte notamment que le noos peut embrasser le cercle à partir de n’importe quel point, et que de là la totalité du cercle s’offre à la perception consciente. De l’animal, hors de moi et en moi, je peux passer à la divinité, ou à la plante, ou à la terre ou à l’océan : quelque partie que je considère, c’est le tout, toujours, qui déroulera pour moi, et pour lui-même, ses fastes circulaires. La perception est connaissance totale. Et puis, c’est par là peut-être que l’on comprendra rationnellement cette étrange théorie de la transmigration, qui n’est sans doute que symbolique, mais qui traduit poétiquement la co-présence de tous les éléments et de tous les destins dans n’importe quelle condition:

  « Car moi je fus déjà un jour garçon et fille

  Et plante et oiseau et poisson qui trouve son chemin hors de la mer ».


Eh quoi! Nous sommes tous minéral, végétal, animal et dieu dans la mouvance éternelle! Est-il bien nécessaire de mourir pour se changer en cela que nous sommes de toujours? Le noos, c’est ce raccourci foudroyant qui nous révèle notre secrète et immuable nature. A qui possède l’éternité qu’importe l’immortalité?