DE  L’ HUMEUR

 

 

 

 

 

                                                           I

 

 

 

 

L’humeur est mauvaise conseillère. Elle déforme tout, plie tout à sa convenance à elle, sans souci de vous et de vos vrais besoins. Elle vous arrache à la terre, vous fait planer dans les hauteurs, et soudain vous rabat brutalement au sol, vous écrase et vous dépouille. Je suis hélas familier de ces extrêmes, encore que ces derniers temps l’amplitude de ces vacillations se soit considérablement réduite. Mais elle est encore de nature à me désoler, surtout lorsqu‘il me semble avoir atteint un terrain plus solide et que le sol se retire d’un coup. Rien de plus pénible, de plus décourageant que ces abattements au cœur de l’enthousiasme. J’ai appris à me défier de mes bons moments, comme de promesses de rechute, mais rien n’y fait, quand je vais mieux je ne puis m‘empêcher de penser que ce nouvel état est durable, assuré, puisque conquis de haute lutte, et en quelque sorte mérité. C’est compter sans les caprices du démon interne qui joue sa partition tout seul, indifférent à mes espoirs et à mes combats. Cette longue humiliation m’a depuis longtemps désillusionné sur les pouvoirs de la raison et de la volonté, mais pas assez semble-t-il, puisque rien ne peut décourager le retour de l’espoir.

 

Je finis par admirer cette extraordinaire capacité de vie qui est dans l’être humain, qui lui fait supporter toutes les situations imaginables, et les pires souvent mieux que les meilleures. En temps de guerre rares sont les gens qui dépriment, alors qu’ils sont légion en temps de paix. Et de même pour le suicide. La vie ne se désire vraiment que lorsqu’elle est menacée, ce qui explique en partie l’attrait quasi irrésistible des hommes pour les catastrophes. Il n’est pas si sûr, contrairement à ce que croyait Epicure, que le plaisir soit la loi de la vie, du moins chez les hommes, qui sont peut-être victimes d’un masochisme d’autant plus redoutable qu’il est inconscient. Le plaisir nous lasse, le bonheur nous ennuie, seule la crainte du malheur nous stimule, nous énerve et nous taille. Aussi vivons-nous pour la plupart dans cet entredeux incertain de l’avoir et de l’avoir pas, du vivre et du périr. Assurez les hommes d’une béatitude éternelle ils vous sauteront à la gorge. A la rigueur en supportons-nous l’idée pour la durée d’après la mort, c’est à dire pour jamais. Voltaire disait joliment que la vie éternelle ne pouvait être autre chose qu’une sinistre plaisanterie.

 

Je me plaignais de mes humeurs changeantes et voilà que j’en célèbre la diversité, la contradiction, me pliant pour finir à la loi même de la vie. On veut de la constance, on réclame le bien-être, et voilà qu’ils nous insupportent ! Mais alors que voulons-nous ? Le tout et son contraire, pourvu que cela bouge un peu et que la roue du temps nous donne l’illusion du mouvement. Que les choses se répètent interminablement, peu importe, pourvu qu’on vibre dans le semblant. A tout prendre, et en radicalisant un peu, on pourrait dire : l’homme ne veut rien, ne peut concevoir désir de rien, ni en particulier ni en général, mais ce rien doit avoir toutes les apparences du quelque chose. Ce qu’il en est de ce quelque chose, peu importe : la chasse, le travail, la réussite, l’aventure, l’effroi ou l’extase, pourvu qu’il excite, suscite et fasse rêver. Apparence, apparence : « l’apparence l’emporte sur tout. » ( Timon de Phlionte).

 

Ce que nous appelons l’humeur est peut-être cet entrelacs de mouvements psychiques extrêmement subtils, infra-conscients, mais déterminants quant à notre assiette, qui ne nous apparaît qu’au niveau d’une émergence collective et globale de sensations internes, coesthésiques, cénesthésiques, motrices et affectives, qui inclinent notre sensibilité vers un côté ou l’autre, ou les deux à la fois, nous faisant espérer et craindre de même  mille situations diverses, sans que l’esprit ne puisse se résoudre à aucune. Pusillanimité, aboulie, versatilité, hésitation, doute – folie du doute. Que veux-je ? C’est merveille si je puis dire ce que je ne veux pas. Cela même peut être éminemment problématique, puisque ne pas vouloir c’est éliminer !

 

Vouloir tout, vouloir rien, quelle différence ?

 

Dans cette fricassée d’incertitudes l’humeur a beau jeu de distordre le moi, d’infléchir et de gauchir, de redresser quelquefois, - mais où est la norme ? J’ai parfois l’impression que la vie psychique n’est autre chose qu’un gigantesque carnaval, sans ordre, sans logique, sans causalité identifiable, sans mesure et sans raison. Un véritable tourbillon démocritéen, aussi vertigineux à sa mesure que le tourbillon cosmique. Des myriades de corpuscules, d’ondes électromagnétiques, de cascades fumantes, de forces anarchiques déchaînées, de cyclones émotionnels renversant toute forme, dispersant tout assemblage, chaos archétypique d’avant et d’après toute organisation. Le chaos est la norme, et l’ordre une exception.

 

Identité du dehors et du dedans. L’univers entier est dans le cerveau,  le cerveau est lui-même univers. Nos distinctions ne sont que de parade, pour amuser ces enfants attardés que sont les scientifiques. Quant aux philosophes ils n’ont jamais quitté l’utérus originel. C’est une chance, après tout, de sortir un tout petit peu le nez, hors de la caverne, et d’être saisi par le vent du large. Entre chaud et froid, sec et humide, entre brise et tempête, c’est un honneur, en somme, et une chance, d’être bousculé par les houles cosmiques. Nos humeurs sont aussi nos doubles archétypiques, d’avant toute différenciation consciente. Il est vain de nous rebeller. Accueillons le double, et le frère, et la sœur, et le génie intime, et le démon sans visage. Ne pouvant devenir un sans périr, assumons la pluralité, le multiple, le divers et l’inconnaissable, hors de nous et en nous.

 

 

 

 

 

 

 

                                                                       II

 

 

 

 

 

 

Humeur pluvieuse… Il pleut sur la ville, comme il pleut dans mon cœur. Quelle est cette langueur…Souvenons-nous que l’humeur désigne d’abord le liquide corporel en général, le suc, la sève, l’urine et tout ce qui s’épand par les canaux et les tissus du corps. Humeur humide, ou sèche, atrabiliaire, venteuse, ou pituitique. Les Anciens avaient le sens inné de la poésie. Leurs descriptions abondent en métaphores qui n’expliquent rien mais font voir. Aussi restent-elles éternellement valables, quels que soient par ailleurs les progrès de la médecine scientifique. Le terme d’humeur n’a d’ailleurs pas disparu du vocabulaire, au contraire il a été affublé d’une nouvelle et robuste santé dans la psychiatrie contemporaine qui accumule les expressions dérivées, faussement branchées, comme dysthymie, euthymie, cyclothymie, troubles de l’humeur, pathologie de l’humeur etc. C’est là donner une prime aux pensées d’un Démocrite et d’un Hippocrate, soudain revitalisées par la recherche contemporaine. Cela dit, ce qu’est l’humeur, nul n’en sait rien.

 

On n’en sait rien, mais on la vit, et cela perpétuellement. On en vit, on en meurt quelquefois. C’est une espèce de basse continue qui accompagne tous les mouvements psychiques, toutes les émotions, et les passions et même les plus infimes et imperceptibles sensations internes. Chez beaucoup de sujets, peu enclins à l’introspection, ou doués d’une robuste et gaillarde santé, cette présence de l’humeur passe à peu près inaperçue, en dehors des crises ou des états conflictuels. Rien de plus effectif, de plus agissant au contraire, chez le mélancolique, l’hypocondriaque, le nerveux et quelques autres types introvertis. Dans la mélancolie, comme je l’ai souvent noté, cette action de l’humeur est quasi souveraine, indiscutablement prégnante, d’autant qu’elle engendre la plupart du temps une lancinante, incompréhensible souffrance, accompagnée et redoublée d’une profonde incompréhension. Pourquoi suis-je si triste quand les autres s’amusent ? Pourquoi moi seul, au milieu de la fête, suis-je recroquevillé dans mon coin, à ne rien comprendre, à ne rien supporter de cette bruyante manifestation de joie ? Pourquoi le sentiment de la mort imminente, ou plutôt de la mort déjà commencée m’étreint-il de son aiguillon, sans répit, hors de quelques rares et tout aussi incompréhensibles moments d’accalmie ? L’humeur, pour un mélancolique, c’est la forme sensible, impitoyable du destin.

 

Ce qui est très remarquable c’est le glissement insidieux, à peine perceptible d’une humeur normale à une humeur mélancolique. Au début rien de bien significatif : un peu plus de fatigue, une somnolence mêlée d’agitation, oh, rien de bien net, mais le processus s’est enclenché : bientôt viennent des sensations désagréables, une certaine irritation tactile, une intolérance au bruit de la rue, de petites irrégularités cardiaques, une pression discrète sur les viscères, une lourdeur digestive, une salive lourde et épaisse, une haleine désagréable, des transpirations soudaines, une sorte d’indisposition globale qui fait souffrir. Puis vient le cortège, discret d’abord, puis de plus en plus massif de pensées lourdes, glauques, étranges,

déréglées, surgies de je ne sais quel abîme de noirceur opaque, qui alanguissent, qui chargent, qui pèsent, qui entraînent, qui s’alourdissent encore. Puis des émotions de désespoir, de lassitude sans borne, des vertiges d’angoisse. Rien n’arrêtera ce douloureux processus de décomposition interne, d’autant plus pernicieux qu’il semble naturel, que rien d’extérieur ou de remarquable ne semble l’avoir  provoqué, et que bizarrement cet état parfaitement anormal ne se repère comme tel que bien plus tard. Je suis à chaque fois surpris, rétrospectivement, par ce délai incompréhensible entre le déclenchement et la prise de conscience de l’humeur dépressive. Je puis même concevoir que tel déprimé ne prenne jamais conscience de son état, pourtant douloureux à souhait, ce qui expliquerait que si peu de dépressifs consentent à se soigner. Mais quand l’état dépressif s’est résolument installé, il est extrêmement difficile de le combattre et de le résilier. Pour ma part, et quoi qu’il en coûte à mon narcissisme, je suis bien obligé d’avouer que sans les antidépresseurs je me serais transformé en loque. Je le dis sereinement, non par coquetterie : sans les médicaments une bête bonne pour l’abattoir. Je n’exagère nullement. A telle enseigne que, humilié par cette dépendance, je me suis essayé plusieurs fois à diminuer légèrement les doses lors d’épisodes de relative accalmie, et chaque fois, au bout de quelques jours, ce fut un total désastre. Je plongeais, je plongeais, et à mon grand dépit je n’avais d’autre solution que de reprendre des doses massives pour rétablir un état supportable.

 

En tout cas, pour de longs mois encore et peut être pour le reste de ma vie, je ne puis envisager de vie vivable sans traitement. Voilà qui en dit long sur les pouvoirs de l’intelligence, de la raison – et de la psychanalyse ! Ceux qui prétendent guérir sans médicament ne sont pas mélancoliques. Tout juste traversent-ils un crise existentielle. Et ceci n’implique nul traitement chimique.

 

 

 

                                                                                                                                      

 

                                                      III

 

 

 

 

 

De l’humeur à l’humilité… Ce que ma maladie récente m’a enseigné tient en peu de mots, mais décisifs : quelles que soient nos représentations elles se heurtent inévitablement à quelque chose d’obscur et d’immaîtrisable qu’il faut bien appeler le Réel. Autant la dite réalité  extérieure et commune, que cette étrange univers de forces indociles et inéducables qu’on appelle la vie intérieure. Et de longues années d’analyse, quelles qu’en soient les formes et les modalités, ne sauraient en réduire significativement l’énigme, ni en sonder le labyrinthe. Cela Montaigne le savait et le disait mieux que Freud, qui nous semble aujourd’hui d’une hardiesse bien timide, et d’une naïveté regrettable en la matière. Je pourrais dire avec Faust, avec l’ironie désabusée de celui qui a tout appris de ce que l’on peut savoir: « Et sage je le suis autant qu’avant ! » Le réel c’est d’abord très prosaïquement cette souveraineté insidieuse de l’humeur qui fait que vous ne disposez pas librement de vous-même, qui vous impose telle disposition affective ou émotionnelle, telle idée bizarre, tel projet absurde que la raison même finit par applaudir. Dans cette puissance de l’humeur il y a sans doute quelque chose de corporel, de biologique, de fonctionnel ou de constitutionnel, je ne sais au juste. Certains sont bien nés, vivent allègres et satisfaits en toute circonstance, et s’adaptent au pire. Pour d’autres, dont je suis, presque tout est douloureux, pénible, conflictuel, et la moindre décision à prendre, et le temps qu’il fait, toujours trop chaud ou trop froid, et la moindre sensation toujours affectée d’un coefficient variable de douleur erratique, de malaise diffus, à croire que manque décidément un pare-excitation capable de réduire et de tamponner les excitations. Un psychiatre me disait, il y a peu, que la mélancolie se caractérise précisément par son fort coefficient de prédisposition biologique : vulnérabilité du système limbique, rétrécissement de l’hippocampe, dérégulations de l’hypothalamus, entraînant des troubles de l’humeur, de la mémoire et des apprentissages, ce que je peux vérifier tous les jours. Dans les crises graves, et j’en ai traversées plusieurs, le sujet glisse insensiblement dans un état proche de l’imbécillité. Certains jours je me sentais si stupide, si inapte, si inintelligent, si démuni face aux discours d’autrui, incapable de comprendre les mots les plus simples, de lire le moindre article, et finalement de concocter la moindre phrase intelligible, bafouillant comme un nouveau-né, la langue clouée au palais et l’esprit hagard, que j’aurais voulu disparaître sous terre. Dans cet état, nul ne vous reconnaît plus, ni vos amis, ni vos proches, et vous les surprenez à vous considérer comme un dément ou un Alzheimerien en décomposition. Ce qui est tout aussi réel et irréfutable c’est l’action correctrice du médicament qui rétablit progressivement les connexions neuronales, restaure le fonctionnement psychique, et vous protège des rechutes. Si l’on doute de cette donnée il suffit de baisser la dose pour voire revenir les symptômes et mesurer l’étendue des dégâts. Puis, revenu à une situation à peu près normale vous vous demandez comment diable vous avez pu chuter dans un tel délabrement physique et mental. Voilà donc du réel à l’état pur, indiscutable, confondant de réalité.

 

Face à cela, on comprendra mes réserves face aux traitements exclusivement psychologiques, qui ne marchent que dans des cas mineurs. Ce réel terrifiant que je porte en moi a bien des accointances avec une potientialité psychotique, même si je n’ai jamais manifesté le moindre signe de dérangement mental, ni de délire. Mais on a tort d’identifier délire et psychose, et depuis André Green nous savons reconnaître la typologie des psychoses blanches, marquées essentiellement par une carence symbolique majeure, un trou, une absence dans la structure inconsciente. Je peux reconnaître tout cela sans frémir ni rougir. Du moment que je me soigne je puis mener une existence à peu près normale, écrire et parler avec pertinence, faire des communications culturelles, lire et juger librement. Simplement je sais qu’il y a une frontière infranchissable : si je me mêle de la franchir je bascule dans l’idiotie. J’ajouterai simplement qu’il est possible de vivre avec une psychose, sous certaines conditions il est vrai, mais combien d’artistes, de savants et de philosophes ont vécu de la sorte, sans que jamais personne ait soupçonné leur véritable disposition psychique.

 

En un sens même, cette proximité tragique du réel vous donne un sorte de flair supérieur, une intelligence extrême de la souffrance et de ses ravages, une vision lucide et implacable de la condition humaine, que l’on retrouve dans quelques grandes œuvres romanesques ou philosophiques. Inutile de citer des noms. Tout le monde sait cela, mais personne, ou presque, n’en tire les conséquences. J’ajouterai que l’on peut en venir à tirer une certaine gloire de cet état particulier de lucidité et de désabusement, mais il ne faudrait pas exagérer, car après tout, comment reconnaîtrions-nous la vérité si elle se présentait à nous ? Qui a tort, qui a raison ? Ce qui est sûr, c’est que l’esprit tragique ne peut plus se réconcilier avec les fadaises de l’optimisme, et s’il avait tort, ce dont je doute, il aurait raison d’avoir tort, tant le discours optimiste est veule, puant et insupportable.

 

 

 

 

 

                                                           IV

 

 

 

 

Voilà des années que je sonde sans répit l’univers intérieur. Et quel est le résultat de cette épuisante entreprise ? Bien mince, en vérité, chancelant et incertain. Chaque instant nouveau semble en modifier les données si chèrement acquises, si bien que je ne puis me baser sur rien de tangible et d’assuré. Là encore l’humeur vient se jouer sans pitié des efforts de la raison connaissante, et se moquer de ses prétentions. Le savoir se dérobe, l’eau glisse entre les doigts, et la main qui se ferme ne saisit que la sensation d’une absente présence. Cela, d’autres l’ont dit depuis longtemps, mais nous l’entendons souvent comme une aimable figure de style sans en éprouver dans la chair l’insupportable tranchant. Comment, après cela, pourrait-on soutenir la moindre position dogmatique sans éclater de rire ? Ce n’est pas à un vieux singe

qu’on apprend l’art de faire des grimaces. Me voilà donc rendu, une fois de plus, à un pyrrhonisme désabusé, incapable pour l’heure de le transfigurer en sagesse véritable.

 

Ce qui m’intrigue aujourd’hui c’est cette manie que nous avons tous peu ou prou de nous changer, d’améliorer nos capacités, nos performances, dans une espèce de frénésie collective qui tourne à l’obsession totalitaire. Tous les messages que nous entendons vont dans ce sens : publicité, discours patronal, morale, concurrence commerciale, mondialisation des échanges, avec une surestimation tragique des exigences d’adaptation et d’innovation. Chaque jour un nouveau message contraignant ouvre de nouvelles plaies, irrigue une sourde culpabilité, engendre de nouveaux désordres, de nouveaux stress, et de nouvelles pathologies. Croit-on que l’adaptabilité humaine est infinie ? Croit-on que l’on peut indéfiniment et impunément tirer sur la corde de l’adaptation ? Nous croyons avoir créé une société permissive et décomplexée. Nous avons engendré un monstre surmoïque d’un genre inédit, d’une épouvantable puissance machinique à l’échelle mondiale. Il ne reste plus qu’à en observer les effets délétères. Soit l‘adaptation forcée, et conséquemment un esclavage sans précédent, soit des soubresauts révolutionnaires d’autant plus inquiétants qu’ils seront imprévisibles, inorganisés, disparates et meurtriers. Je nous vois marcher du plus beau pas vers la crise planétaire.

 

Pourquoi voulons- nous changer ? Pour nous adapter ? Mais faut-il s’adapter au monstrueux ? Ne vaut-il pas mieux le refuser, résister, lutter pied à pied, subvertir la machine, la dérouter, la faire capoter, hoqueter, délirer jusqu’à l’explosion ? Osons dire le Grand Refus, clamons le partout et toujours, ne cessons d’éructer, de subvertir, de contester, de résister, de déjouer. Il doit bien y avoir de nouvelles modalités de combat ! Inventons ! Chaque jour, inlassablement, crions à la cantonade : « Ecrasons l’infâme ! »

 

Je ne ferai aucune concession. Je ne changerai rien à ce que je suis. Je ne ferai pas le moindre effort. Je refuse vos machines, vos performances, votre soif de conquête, votre délire apocalyptique, vos engins de mort programmée, vos discours totalitaires, votre optimisme cynique, votre colonialisme déguisé, votre impérialisme, et du même mouvement tous les intégrismes rampants, les violences doctrinaires, les réactions idéologiques, les nostalgies racistes et machistes, les patriotismes, conservatismes et séparatismes ! Pour le dire tout de go : que le monde aille à sa perte si c’est cela le vœu universel, pourvu que je puisse, moi et mes semblables, mener la juste vie philosophique jusqu’à notre trépas !

 

Bref je ne changerai rien, si ce n’est sous la poussée d’une irrésistible force intérieure. Et là j’avoue mon indécrottable scepticisme. J’ai travaillé à m’améliorer, à corriger certains défauts, à m’amender tant que j’ai pu. C’est en pure perte. Ce que l’on gagne d’un côté on le perd de l’autre. J’ai gagné en intelligence, j’ai perdu en sensibilité. Je n’ai plus de mémoire de rien. Je ne peux plus me concentrer sur rien. Je n’ai plus ni patience, ni confiance. Je suis instruit, mais cela ne me sert à presque rien. J’ai perdu toute joie spontanée. Je sens le rance et l’arthrose. Je n’aime plus l’amour, je n’ai plus guère de désir, ni de plaisir. Et si c’est là le prix d’une certaine sagesse il est trop élevé. Et surtout, je n’ai plus aucune envie de me fatiguer pour quoi que ce soit, ayant trop éprouvé la vanité de toutes mes entreprises. « Vanité des vanités… » Pour autant je n’en suis pas tous les jours à désirer la mort, mais enfin, si un infarctus m’emportait soudain je n’aurais rien à redire. S’il m’est permis d’exprimer un dernier souhait c’est de trépasser en un éclair, comme une bougie qui s’éteint, sans heurt, sans agonie, sans souffrance, emporté comme cette feuille au vent que nous sommes tous de toujours, entre naissance et pourrissement.

 

 

Le plus amusant c’est qu’au beau milieu de ces considérations désenchantées je continue à me sustenter correctement, et avec plaisir le plus souvent, à dormir et à siester de bon cœur, à fumer honnêtement ma pipe, à pratiquer relaxation et méditation, à animer des café-philo, à discuter volontiers avec Pierre et Jacques, mais, comprenez si vous pouvez, tout cela je le fais détaché en quelque manière, comme ferait une ombre revenue de l’Hadès, avec toutes les apparences de la vie et de la passion, et au cœur une singulière indifférence fondamentale, comme si, de toutes les manières imaginables, de tout temps et tous lieux, les choses étaient dites. « Ite, missa est ! ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                       V

 

 

 

Dans les pires moment je suis envahi d’une sorte de désir obscur de la mort. Un de mes rêves secrets c’est de m’endormir un soir, et de ne plus jamais me réveiller. Moi-même je ne saurais rien de cette issue réputée fatale. J’aurai rêvassé vaguement le soir dans mon lit, j’aurais pensé un peu au jour qui vient de passer, un jour comme tous les autres, je me serai endormi au bout d’un quart d’heure, aidé d’un anxiolytique efficace, et au petit matin, tout simplement, j’oublierais de me réveiller. C’est le scénario idéal. J’imagine aussi très volontiers la rupture d’anévrisme, ou l’infarctus. Il est déjà plus pénible d’envisager l’accident de voiture, car rien ne garantit un décès immédiat. Le pire serait d’y survivre, avec des séquelles neurologiques. Il faut un trépas instantané, sans bavure. Ce n’est pas la mort que je crains, c’est la souffrance, l’agonie interminable, l’état de dépendance abjecte, le lent pourrissement qui vous change en légume, la décrépitude innommable, l’immobilité forcée dans un lit d’hôpital, les visites altruistes qui vous humilient, la fausse charité, les bons sentiments obscènes, la veulerie qui vous entraîne irrésistiblement vers l’humiliation absolue. Il faut prendre des mesures préventives. J’espère en avoir le courage le cas échéant.

 

Restent tous les scénarios de suicide. Ces derniers temps je m’imagine entrer dans une armurerie, acheter un revolver, prendre la voiture pour me réfugier dans quelque coin de forêt désert, et là, après une dernière méditation, ou une dernière pipe, c’est selon, j’enfoncerais le canon dans ma bouche, et pan, salut la compagnie ! Cette perspective est plutôt récente. Jusqu’à ces derniers jours je pensais plutôt à un suicide par médicaments, comme font les femmes en général. Mais l’opération rate très souvent, par négligence, dosage inapproprié, ou manque de vraie volonté. De plus un quidam peut survenir n’importe quand, s’alarmer de votre silence, prévenir la police ou les pompiers, et vous voilà à l’hôpital, classé suicidaire raté, avec la joyeuse certitude de subir un lavage de l’estomac, puis un lavage de cerveau. Le suicidant a toujours tort, quels que soient ses bons motifs, il est une injure à la société, un contestation encombrante, une sorte de scandale métaphysique sur pattes. Et après cela présentez-vous dignement devant votre femme et vos enfants ! C’est que, pour notre malheur, la mort volontaire, « la mort libre » comme ils disent si justement en Allemagne, ne concerne pas que vous, à moins d’être un SDF totalement isolé, mais aussi vos proches, surtout votre femme et vos enfants. Comment laisser un aussi lourd fardeau à vos descendants ? Je connais plusieurs personnes qui vivent douloureusement avec le souvenir d’un père retrouvé pendu au faîte d’une grange. Le suicide raté est honteux, dégradant et misérable. Le suicide réussi est une malédiction. C’est peut-être là le seul argument qui pourrait me retenir dans une situation en soi insupportable. Mais au delà d’un certain seuil de souffrance ou d’absurde même ces considérations-là n’ont plus d’effet. Rien ne saurait contrecarrer la décision prise dans le désespoir absolu, ou dans le raptus mélancolique.

 

Je m’amuse parfois à d’autres scénarios macabres, telle la noyade, la pendaison, l’incendie, le four à gaz, la défenestration, et autres joyeusetés. Mais rien ne me satisfait vraiment. La pendaison a quelque chose de spectaculaire qui me répugne. Exhiber un cadavre à un ou plusieurs mètres du sol, roide, inerte, grimaçant, quelle horreur !. Il est vrai que dans ce scénario je me place d’emblée du point de vue du spectateur agressé par le spectacle, ce qui est pour le moins singulier : se voir mort, c’est toujours être vivant, comme le remarquait déjà Lucrèce. Mais j’ai du mal aussi à concevoir ces ultimes moments où le malheureux se débat au bout de la corde, s’étouffe par degré avant de trépasser pour de bon. La noyade, pour des raisons similaires, ne m’inspire guère de sympathie. Je crains surtout qu’au dernier moment un puissant instant de vie ne vienne contrecarrer le projet, et ne me ramène à la surface. Il faudrait attacher de lourdes caillasses aux chevilles pour rendre tout retour impossible. Restent, là aussi, la souffrance de ces derniers instants de lucidité, et l’obscurcissement  progressif, et l’horreur. La défenestration m’est plus sympathique, mais j’ai une sainte terreur du vide, et je ne sais si je pourrais sauter, tant pis pour les exemples célèbres d’Empédocle et de Deleuze ! Quant à m’asperger d’essence et jouer les Jeanne d’Arc, pas question. De tous les suicides c’est de loin le plus horrible, le plus incompréhensible, certainement le plus douloureux, le plus masochiste, avec une dose inconcevable de cruauté morbide.

 

En somme, tout cela est bien difficile ! Il y a encore les moyens mixtes, destinés à réduire les chances de ratage. Par exemple, avaler une dose mortelle de psychotropres, puis se coucher dans un bain tiède, happer un appareil électrique, comme un sèche-cheveu, et le tremper d’un coup dans l’eau. Electrocution immédiate, sans bavure. Les anxiolytiques auront réduit l’angoisse au minimum – une forte dose de morphine serait encore préférable qui ajouterait l’euphorie à l’indifférence – et le choc électrique vous aura tétanisé en un éclair. De plus l’affaire pourra à la rigueur passer pour un accident, ce qui soulagerait d’autant la conscience publique. 

 

Je suppose qu’un homme vraiment décidé trouve les solutions et ne se rate pas. Si je tergiverse et rêvasse de la sorte c’est tout simplement que je n’ai pas encore envie de me tuer. Mais de mourir passivement oui, comme je le disais d’un sommeil sans réveil, ou d’une rupture d’anévrisme. C’est une sorte de suicide passif,  abandonné aux bons vouloirs de la destinée. Ce n’est d’ailleurs pas très courageux. Je n’ai rien du héros ou du saint, qui supposent une forme ou une autre de certitude. Moi je ne suis sûr de rien, pas même de moi. Et comme on dit, il y a loin du désir à l’acte, comme de la coupe aux lèvres. Mais de ces perspectives d’échappée j’ai grand besoin. Il faut se ménager une sortie. De ce point de vue il n’est pire idéologie que la chrétienne qui vous affuble de la terreur d’une vie après la mort, d’une vie de châtiment éternel, sans plus aucune perspective de délivrance ! Est-il pire sadisme que cette sinistre plaisanterie d’éternité, véritable machine à broyer paranoïaque ! Voyez Hamlet, voyez ses affres à l’idée d’expier sa vengeance pour l’éternité ! Qu’au moins la mort nous délivre, si la vie n’est que machine à mourir sans mourir ! Aujourd’hui encore, malgré le développement de ma raison et de mon sens critique, il est toujours en moi un enfant terrorisé qui gémit sous les menaces et ne parvient pas à la véritable paix du cœur.

 

Peut-être finirai-je mes jours le plus banalement du monde, d’une mauvaise grippe, ou d’une chute, ou d’un accident cardiaque. Tant mieux, cela sera plus facile. Mais il faut se munir d’une réserve et se préparer au pire. Mes scénarios ne sont peut-être que de comédie. Mais je ne saurais m’en passer. De toute manière ils sont un aspect non négligeable de mon être, une des composantes de cette humeur labile, contradictoire, erratique et lunatique, saturnienne et solaire à la fois dont je ne cesse de subir les assauts.

 

En somme le réel c’est quoi ? C’est ce qui échappe de toutes part et de toutes les manières. Aussi n’ arien à voir avec ce qu’on appelle ordinairement la réalité, qui n’est autre chose qu’une construction mentale, individuelle et collective, destinée à rendre la vie supportable. Si la philosophie peut être autre chose qu’une idéologie parmi d’autres, c’est dans la mesure exacte où elle peut nous re-tourner, les yeux ouverts sur l’insupportable.