GUY  AMEDE  KARL

 

 

 

                        LE SECRET D’ EPICURE

 

 

 

Lettres  sur  les passions  et  la vie  bonne

 

 

 

A  NICOLE

 

                  

 

De la glèbe obscure

 S’élève parfois la rose

 Blanche et lumineuse

 Qui prononce la victoire

 Sur le royaume des ombres.

 

 

 

                                                                      

   Nota bene : je me résous à publier ce texte que j'aime beaucoup suite  à quelques déboires éditoriaux qui n'ont pas cessé de me contrarier. Le texte a été accepté pour publication mais à de telles conditions financières que j'en étais largement de ma poche. On est dans une situatiuon ubuesque : si l'auteur n'accepte pas de se compromettre dans la foire universelle du marketing et de la lèche de rigueur il n a d'autres alternative que de publier à ses frais ou de brûler ses manuscrits. Avec cette singularité supplémentaire que plus il écrit plus il se ruine! C'est sans doute cela qu'on appelle aujourd'hui la liberté d'expression, sachant que si vous avez la faiblesse de vouloir vous exprimer sur un plan authentiquement littéraire vous ne publierez jamais sauf à être politicien, acteur, journaliste, boxeur ou artiste du porno! C'est décidément l'époque annoncée tristement par Nietzsche : celle du "dernier homme"!                     

J'ai heureusement ce fabuleux recours du blog, et comme je n'espère nullement faire de l'argent, pas plus que je ne veux en perdre, je confie à mes amis lecteurs philosophes cette fantaisie sur la sagesse et l'amitié, je l'espère, dans le plus pur style épicurien. GK

 

                                                       

 

 

                          PRELUDE

 

 

 

            C’est paradoxalement dans les années grises de mon internat catholique que j’ai découvert, en contre-point j’imagine, la splendeur de la lumière grecque. Je ne me suis jamais remis du choc éprouvé lors de la présentation de la sculpture antique qui tranchait si radicalement avec les austérités du culte et le mépris du corps. En un instant mon existence avait basculé. De la crucifixion du Christ j’étais passé sans transition à la gloire charnelle des marbres athéniens, et je n’ai jamais regretté cette conversion à l’envers. Puis-je le dire sans honte ? En lisant plus tard « Quo vadis » ce n’est pas à la religion de Saint Paul que je me suis rendu, mais définitivement à ce monde disparu de l’espace méditerranéen, à son classicisme serein, à son sens aigu du tragique, à sa lumière qui coule à flots sur la cruauté du réel.

A l’Université on nous  abreuvé de Platon, de Descartes et de Kant. D’Héraclite, de Démocrite, d’Empédocle, nulle nouvelle. Quant à Epicure, à la pensée, à l’oeuvre de ce Colosse, nulle allusion, si ce n’est de condescendance. Et ce malheureux Pyrrhon ? A peine mentionnait-on l’existence d’ un courant sceptique, si ce n’est pour le disqualifier avant tout examen sérieux. C’est là, je suppose, ce qu’on appelle un présentation objective de la philosophie.

Mais nul ne pouvait décourager mon grand amour pour Epicure, dont la pensée lumineuse m’a accompagné tout au long de la vie, et à qui je dois l’éveil et l’exigence de ma propre pensée. Il sera d’une manière un référent perpétuel, celui à qui je mesure les autres, et auquel je me mesure moi-même, toute modestie gardée. J’ai souvent rêvé d’être un poète à la mesure de Lucrèce, dont je me sens si proche par la sensibilité, et de créer comme lui une œuvre immortelle à la gloire du Maître.

Dans les temps de désenchantement que nous vivons, sous la menace des bombes et des plus grands désordres, je ne laisse pas de me sentir dans la peau d’un Grec de l’époque hellénistique, et comme Epicure et Pyrrhon, d’assister stupéfait à la mort d’un monde et à la naissance d’un autre, tout d’incertitude et de périls, au milieu de l’effondrement de toutes nos valeurs et de nos précaires certitudes. Atomisé, tournoyant dans un tourbillon incompréhensible, chacun se demande comment vivre encore dans un tel contexte, comment maintenir un reste d’humanité dans une telle débâcle. J’ai retrouvé avec un étonnement mêlé d’allégresse les penseurs de cette époque hellénistique dont nous sommes si proches par la tonalité désabusée, l’ incertitude et le désespoir latent.

D’où ce livre, dont l’argumentaire pourrait être : observer les faits contemporains à la lumière de la pensée d’Epicure, jeter un regard « épicurien » sur les turpitudes tragiques de notre temps, tenter d’y démêler le pire et le meilleur, refonder une existence sensée au milieu des décombres, maintenir un regard et une sensibilité humaine, conserver l’exigence éthique de la vie « belle et bonne », ou, pour parler comme Epicure lui-même, garder la sérénité dans l’antre même du taureau de Phalaris.

 Supposons un instant que nos archéologues parviennent enfin à déchiffrer les lettes d’Epicure conservées, illisibles, dans les parchemins calcinés d’Herculanum. Imaginons un instant le bonheur des historiens et des philosophes : quelques pages de plus de cette immense œuvre perdue, enfin restituées pour le plus grand plaisir du lecteur. Voilà donc mon pari, parfaitement insensé, j’en ai conscience. Mais je ne pouvais résister à la tentation quelque peu iconoclaste de me substituer en quelque sorte à Epicure lui-même, et de concevoir les lettres imaginaires qu’il aurait pu écrire à l’automne de sa vie, où, lassé des événements politiques, et des inqualifiables forfaits de ses contemporains, mais résolument attaché à la pérennité de son œuvre, il continuerait d’écrire à ses proches, ses amis, ses disciples, pour maintenir jusqu’au bout la vérité philosophique et une éthique digne de l’homme.

Voilà donc mon pari. Je fais parler Epicure, me fondant sur l’œuvre conservée, connue de tous, et imaginant toute sorte d’événements publics ou privés, qui seraient à la fois de son temps et du nôtre. Que l’historien ne se fâche point. N’ayant nulle compétence en ce domaine je ne fais qu’imaginer gratuitement des situations imaginaires. Ce qui m’intéresse, c’est un certain type de regard sur l’actualité, par lequel nous pouvons prendre distance, et évaluer les faits à la lumière du phénomène hellénistique. Mon livre n’ a d’autre prétention que celle-là : faire voir, sous le regard épicurien, ce qu’est ce monde, ce qu’est l’homme d’aujourd’hui, et ce qu’il devrait être.

Les personnages présentés ici sont, en dehors d’Epicure et de Pyrrhon, parfaitement imaginaires. J’ai inventé pour la cause une petite histoire privée qui se déroule sur fond de politique guerrière, telle qu’aurait pu la vivre notre philosophe, et telle que nous la vivons aujourd’hui. Pour ce qui est de Pyrrhon il n’apparaît jamais directement, étant pour ainsi dire la cause inconsciente d’un désir qui ne prend pas tout à fait sa propre mesure, mais qui ne laisse pas de travailler l’auteur fictif de ces lettres. Bien sûr, une telle préoccupation « pyrrhonienne » est un peu forcée, mais il m’a semblé qu’elle n’était pas entièrement déraisonnable, vue la relation historiquement attestée d’Epicure à Pyrrhon. J’en ai rajouté, c’est sûr, mais c’était, le lecteur n’en sera pas dupe, une manière élégante de clarifier un peu mes propres incertitudes philosophiques.

Puissiez-vous prendre à cette lecture une part de l’immense plaisir que j’ai eu à concevoir et rédiger ces lettres imaginaires.

 

 

 

ARGUMENTAIRE

 

 

 

 Pour la commodité du lecteur qui n’est pas forcément au fait des événements de la période où vécut Epicure, je donne rapidement les indications historiques indispensables.

Avec Philippe  de Macédoine puis avec son fils Alexandre le Grand la Grèce classique des cités indépendantes perdit à jamais sa liberté politique et une grande partie de son rayonnement culturel. Après avoir soumis la Grèce Alexandre s’engagea sans retour dans la conquête de l’Asie. Après sa mort les généraux se disputèrent l’immense héritage. Sur fond de guerre permanente se développa une nouvelle civilisation, à la fois instable et innovante, qui brassa un nombre considérable de peuples dans un tourbillon vertigineux de conflits et d’échanges de toutes sortes.

 Cette période connut un développement intense de la philosophie, de l’épicurisme bien sûr, mais aussi d’autres écoles auxquelles il est fait allusion dans cette ouvrage. Les Stoïciens fondent le Portique à Athènes. L’école cynique, à la suite de Diogène, connaît encore quelques décennies de succès relatif, notamment grâce à Onésicrite, ancien compagnon d’Alexandre. Pyrrhon  le Sage jouit d’ une renommée égale à celle de Socrate, suivi par Timon de Phliunte. Tous ces philosophes se connaissent plus ou moins directement et se querellent par disciples interposés.

Epicure vient de fonder à Athènes une école qui s’appellera le Jardin. Ses disciples, à travers le vaste monde hellénistique fondent d’autres Jardins à son exemple et communiquent avec Epicure, lui demandant conseil et encouragement. Les lettres qui suivent sont imitées des lettres historiquement conservée.

Notre « roman » démarre au moment où une nouvelle guerre, une de plus, éclate entre les généraux héritiers du Grand Roi, attirant les ambitieux et aventuriers de toutes les régions de l’Empire. Epicure s’inquiète du brusque départ de son neveu Critobule pour l’Asie Mineure. Par ailleurs le bruit circule que Pyrrhon, ancien compagnon d’Alexandre, aurait repris la mer pour suivre les combats. Sur cette base fictive je m’efforce de broder un canevas philosophique dont la résonance, je l’espère, peut s’étendre aux conflits et problèmes de notre temps.

 

 

 

 LETTRES  SUR  LES  PASSIONS  ET  LA  VIE  BONNE 

 

 

                                     I Epicure  à  Critobule, salut

 

 

 

Ainsi donc, mon cher neveu, troublé par les ardeurs de la jeunesse, tu te prépares, avec des milliers d’autres éphèbes impétueux, à conquérir l’Asie ! J’apprends que tu t’es embarqué dans la plus grande précipitation, plantant là ta mère et ta fiancée, tournant résolument le dos à l’enfance dans l’espoir sans doute d’une gloire immortelle, et comme Achille tu préfères une mort virile à une longue existence de paix et de médiocrité. Craindrais-tu par hasard qu’une affection inopportune ne te retiennes au logis paternel, ne fasse flancher ton jeune courage et ne te prives des excitations guerrières ? Tu es parti comme le vent, et comme le vent tu cours inexorablement vers la tempête.

Je ne veux pas décourager un noble projet qui honore le nom paternel.  Et il est bien vrai que ton père lui même a jadis honoré notre cité en versant son sang dans de lointaines expéditions militaires qui n’ont du reste apporté que désolation et misère. Rien, semble-t-il, ne peut décourager la jeunesse de risquer la vie dans d’incertaines querelles, tant est forte la passion de se faire un nom parmi les hommes.

Ne te fâche pas, excellent ami ! Ne prends pas ces propos pour le radotage d’un grison mal intentionné ! Je n’entends intervenir en aucune façon dans tes libres décisions. Chacun va où le pousse son inclination, et je crains qu’à cette loi générale il n’y ait guère d’exception, sauf peut-être chez le sage. Mais l’heure est-elle à la sagesse quand de toutes parts s’allument les bûchers, se fourbissent les glaives, et que la trompette sonne le rappel universel. Il semble que l’humanité ait perdu le sens de la mesure, chacun y va de sa petite folie particulière et je ne vois rien de bon résulter de cette ivresse collective.

Je t’écris non pour te sermonner, cela serait de toute façon bien inutile et prétentieux, mais parce que je m’inquiète de toi. Tu sais combien ta vie m’est chère, et chère ta destinée, que je voudrais juste, exemplaire et digne ! Je t’ai enseigné quelques rudiments de philosophie, du mieux que j’ai pu, mais j’ai bien senti que ce n’était pas là ta préoccupation première. Je me suis consolé en me disant que tout un chacun n’accède pas forcément à la vie belle et bonne du sage, mais qu’un guerrier, et un magistrat, à défaut de devenir philosophe, peut atteindre par l’effort et la réflexion à quelque haut degré de perfection. Je n’ai pas renoncé, pour toi, à une noble et belle destinée. Je voudrais te suivre en pensée tout au long de ce périlleux voyage. Je voudrais, si tu y consens, recevoir de tes nouvelles. Comment te portes-tu ? Que se passe-t-il dans cette lointaine Mésopotamie livrée aux saccages ? Raconte moi, je t’en prie, et dis moi ce que deviennent nos amis Anaxarque et Pyrrhon ? Pyrrhon surtout, que j’estime fort, et qui, je ne sais pourquoi, s’est laissé entraîner dans cette extravagance, comme si par là il espérait apprendre quelque nouveauté sur la nature humaine.  Pour moi, je crains fort d’avoir épuisé tous les charmes de la connaissance, je regarde le monde et je ne vois rien qu’un tourbillon insensé. C’est miracle si dans cette universelle turbulence  il est possible de créer un petit espace protégé pour y cultiver la sagesse et l’amitié !

Ne te moque pas de ton vieil oncle resté au logis ! Tout le monde part et court, moi je reste où je suis. J’observe un petit oiseau qui gazouille à tous vents, secouant ses plumes comme au sortir du bain. Je ne suis pas sûr qu’il faille mépriser l’inintelligence des bêtes. Ce petit oiseau est bien beau, et son chant est doux comme la voix de l’ami. Qu’il te communique, mon cher neveu, par delà les mers, l’affection sans nuage que je te porte !