Les frémissements de ce printemps naissant m'inspirent de bien agréables pensées : il me semble possible à présent de faire fructifier ce long travail de réflexion, mené depuis des années avec patience et impatience, de donner aux intuitions fondamentales, enfin, une certaine cohérence spéculative, et je l'espère, un prolongement naturel dans la conduite de la vie. Philosopher, c'est exercer à l'égard de l'expérience une exigence d'accueil et de raison, se rendre disponible aux événements de toutes sortes, externes et internes, les recevoir comme une manne, par delà l'agréable et le désagréable, comme une pluie printanière, comme un jeune soleil, en tirer leçon de vie, confronter l'idée à l'expérience, expérimenter sans cesse, dégager le sel, l'arôme et le suc, s'en nourrir par la réflexion et la méditation sans cesse continuée. A ce prix une certaine cohérence peut se lever comme une jeune plante, alors même que l'âge avancé peut inspirer de funestes pensées. Mais il est patent que si le corps s'use et vieillit l'esprit peut se renouveler sans cesse, en l'absence de maladie grave, s'élever vers les plus hautes sphères de la contemplation, y puiser ressources pour dynamiser et élever la vie. C'est l'exemple irremplaçable de quelques uns comme Goethe qui ont su, jusqu'au bout, maintenir leur "conatus", leur force vitale dans un agir contemplatif et pratique.

Je cherche à définir une voie moyenne entre la dimension contemplative et l'évidence de la solitude existentielle, qui sont les deux faces d'une seule et même Vérité. La contemplation de l'espace et du temps infinis nous apprennent l'Ab-sens de tout sens transcendant, l'éternité d'un multivers sans cause, sans origine et sans finalité où se perdent irrémédiablement nos espoirs et nos représentations. Etonnement radical  devant l'in-signifiance universelle qui peut engendrer tantôt un émerveillement confinant à l'extase, tantôt une angoisse absolue et sans remède :  "voluptas atque horror", l'esprit oscillant entre le sublimede beauté et le sublime de terreur. Mais ce qui en découle nécessairement, pour peu que l'on ne se jette pas dans la religion, et l'ab-erration de la foi, comme fit Pascal, c'est de toute manière la profonde solitude, la "dériliction", la conscience tragique d'un délaissement ontologique, dont Heidegger nous a donné la mesure immesurable. Et, corrélativement, le risque de nihilisme, de désespoir et de passivité définitive.

Il faut, selon moi, habiter un certain temps dans cette vérité, "séjourner auprès du négatif" pour parler comme Hegel, encore que le terme de négatif ne vaille que par rapport à nos illusions, et ne qualifie en rien la nature du réel, qui n'est ni positif ni négatif, ni bon ni mauvais, et qui se contente parfaitement d'être ce qu''il est, hors de toute qualification humaine. Cette expérience est celle de la vérité, au sens antique : alètheia, dévoilement, ouverture de l'esprit à la totalité universelle. Vérité tragique - et de la vivre nous guérit à jamais des tentations frauduleuses de la religion et de l'idéologie.

C'est le moment contemplatif, qu'il importe de continuer et renouveler indéfiniment pour y décanter, purger notre soif de sens, de consolation, de finalité et de raison. Il n' a que des causes, et pas de raison.

Dans le même temps se fait jour une autre réalité, toute conventionnelle, mais inévitable et nécessaire. C'est la dimension sociale, relationnelle que l'on ne saurait négliger ni écarter, car enfin nous sommes des hommes, non des dieux ou des bêtes. "Zoon logon êchon" : vivant ayant le langage, "zoon politikon" : vivant dans la polis, la cité des hommes. Et à ce niveau la vérité contemplative n' a pas cours, alors même qu'elle conserve sa pertinence dans la contemplation et la méditation. Nous ne vivons qu'indirectement dans l'univers, mais directement dans la cité, jetés dans le conventionnel socio-politique, le langage et le symbolique, dans la communication et l'échange, la représentation et le semblant. Ici règne "nomos" : les moeurs, les règles, les usages, les conventions, les interdits et les obligations, le sens et les valeurs, et c'est dans ce milieu que nous vivons.

Il faut en prendre acte : ici c'est le Vrai-semblant qui tient lieu de vérité. Ici la question du sens se pose légitimement, alors qu'elle est absurde au niveau du Tout. Ici le temps est une réalité sociale et psychologique inévitable qui organise tout le labeur humain, et les relations générales. "Temps rétréci" écrit Marcel Conche, opposé au Temps Universel, à l'Aïon. Le désir et l'action de l'humain porte le sens comme condition de l'action, comme développement et créativité. Mais, encore une fois, Vrai-semblant n'est pas vérité, sens humain conventionnel n'est pas sens universel. Ces distinctions sont indispensables pour situer correctement l'éthique et la politique.

Une éthique de l'agir est sans illusion sur sa signification et sa valeur, mais il faut bien vivre et agir.  Choisissons de vivre en exprimant la nature fondamentale, le conatus, les forces vitales. Expressivité de la force, mais aussi rencontre de la force avec les autres forces : "prattein" : s'affirmer soi-même par le déploiement des forces dans le champ social. Cela peut se faire par la parole, l'écrit, la rencontre, la conversation, l'enseignement, la critique, la proposition, le débat : Spinoza rédigeant l'Ethique, construction du modèle de l'homme libre.

Je répugne à parler d'engagement politique. Je risquerai le terme de participation critique : Spinoza rédigeant le Traité Théologico-politique", publié anonymement et voyageant dans des sacs de sable à travers toute l'Europe, pamphlets terribles contre les pouvoirs religieux et monarchiques, annonçant les samizdats et autres livrets de contestation à venir. Ah Spinoza, tu nous manques!

Spinoza a su admirablement distinguer les deux plans : vision intellective et unitive de la Nature, action éthique et politique dans le champ de la culture. Effectivement, il reste à jamais la figure de l'homme libre.