Diogène aura été le philosophe qui a inventé un nouveau Personnage Anticonceptuel, figure plutôt rare dans le champ philosophique, en élevant le FAUSSAIRE à la dignité paradoxale du Sage. Son projet, il le clame très haut, est de renverser le faux ordre en cours en "falsifiant la monnaie". "Nomisma" c'est à la fois la monnaie, et la coutume. Subversion radicale qui vise à ruiner tous les fondements de l'échange social, matériels et symboliques. C'est que la monnaie en usage est déjà de la fausse monnaie, qui enrichit les riches, éternise les pouvoirs en place, consacre la soumission aux faux dieux de l'opinion et de la religion. Donc, falsifions le faux par une sorte de passage à la limite absolue, qui révèle dans l'excès la nature scandaleuse du faux. Falsification expérimentale, bien avant Popper : falsifier une proposition c'est en démonter l'erreur, la rendre manifeste à tous. Diogène, falsificateur méthodique, ironiste hyper-socratique et scandaleux. A l'nverse, si Diogène avait un projet positif, ce qui reste à voir, ce serait celui d'une vérification expérimentale inverse : démontrer l'excellence de la vie kunique par la monstration inverse : valeurs de pauvreté volontaire, de frugalité, de constance athétique, de courage inébranlable, de véracité indéfectible. Le kunique est en soi un laboratoire ambulant d'expérimentation scientifique à ciel ouvert : chacun peut voir directement la perfection de sa conduite, en vérifier l'excellence, en attester l'exemplarité par l'imitation.

Cette subversion peut s'analyser en trois moments : aversion pour les fausses gloires de ce monde (Alexandre) ; inversion des valeurs : pauvreté contre richesse, dénuement contre faste, ignorance contre le savoir, ascétisme contre la luxure et l'intempérance, la jarre contre la palais royal, le sol dur contre la couche moelleuse, l'eau pure contre le vin, l'exil et l'errance contre la citoyenneté, Zeus-nature contre les dieux du culte populaire, le cosmopolitisme contre les cités et les empires, la nature (physis) contre la loi(nomos). Inversion donc, et perversion : faussaire et pervers polymorphe, le sage kunique déjoue les interdits pour exhiber publiquement sa conduite d'impudeur intentionnelle. Le voilà qui vante les bienfaits du célibat et de la masturbation, qui condamne le mariage et la procréation, qui invite chacun à rompre sans ménagement avec parents, famille, héritage, devoirs domestiques et civiques, à manger son père, à faire l'amour en place publique, à exhiber sans retenue ses fonctions animales, bref à "vivre selon la nature", transgressant tous les interdits, selon un programme d'ensauvagement systématique de la vie. Prendre en défaut la loi commune, en souligner scandaleusement l'arbitraire, jouer avec la limite, tantôt ici, tantôt là, tantôt ascète, tantôt fornicateur sans scrupule, toujours décalé, toujours "a-polis"(sans-cité) et a-oikos (sans maison), mais toujours disciple de nature et "kosmopolitès", référé à une autorité externe à la norme qui fait exploser la norme. Version dionysiaque de l'helllénisme. "Un Socrate devenu fou" dira Platon.

Lors d'un banquet, les convives, par dérision, jettent des os à Diogène le Chien. Diogène, sans se démonter, pisse gaillardement sur les convives! La monstration directe vaut mieux que démonstration, l'acte vaut mieux que le discours.

Diogène c'est l'anti-Platon. A ce dernier qui définit l'homme comme un bipède sans plumes Diogène jette un poulet déplumé en criant : "Voilà l'homme!" C'est que pour Diogène les Idées, les Essences, les Formes platoniciennes ne sont que verbiage et fumée. Appareillage bavard de mots sans référents, spéculation sans objet, construction abracadabrantesque, oeuvre de sophiste au service du pouvoir, pensée réactionnaire. La subversion kunique est tout l'inverse de la conversion platonnicienne : se convertir c'est se détourner des réalités sensibles, du corps, de la sensation, de la nature enfin pour s'élever vers l'intelligible, la contemplation du Bien, du Beau, du Vrai  : allégorie de la caverne. Et nous revoilà dans les espérances, les illusions, le mensonge, la dévotion et les mirages de l'idéal. Tout ce que le kunique abomine et oeuvre à détruire. Hélas, la philosophie universitaire enterrera Diogène et sacralisera Platon.

Il est une autre politique possible, subversive à sa manière, mais selon des lignes de force toutes autres, et auxquelles je me rallie bien volontiers. L'attaque frontale  n'est pas toujours la meilleure, question d'époque, question d'idiosyncrasie. Quelques années après Diogène, les philosophes, constatant la destruction définitive de la cité traditionnelle, l'éclatement du monde, l'absorption par l'Empire de toute vélléité d'indépendance, inventeront des pratiques subtile de diversion. Déplacer le centre, multiplier les centres, disperser les centres, qui ne sont plus des centres mais des relais de pensée et de vie bonne, planter de ci de là des jardins d'amis, loin des centre-ville, essaimer, délocaliser, détourner le regard de la politique, déjouer par l'apolitisme apparent les suspicions des nouveaux tyrans, diversifier la pratique philosophique, métaphore et métonymie, glissement des sens et du sens, et puis, une subtile différence d'avec le commun et la communauté, ek-chorèsis : "cache ta vie".

Les philosophes de la diversion sont des adeptes déguisés du divertissement, contrairement à ce qui s'enseigne dans les écoles. Divertissement, détournement : le réel est ailleurs, non dans le Ciel des Idées, mais dans l'infini de la nature, dans le jeu des atomes, dans la splendeur ineffable du vide, dans la pluralité des mondes, dans le jeu délicat des sensations multiples, ondoyantes, si réelles qu'elles sont pour nous le réel, dans les relations d'amitié, dans le corps enfin, cet agrégat résumé d'univers qui nous met en relation avec les univers. Diversion des sensations, diversion des plaisirs, diversion des pensées, diversification, pluralisme, démultiplication et divertissement. L'univers redevient ce qu'il n'a jamais cessé d'être : un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant.