Cratès le kunique : Lettre à ses disciples : "Il faut vous consacrer à la philosophie et non à la politique. En effet, ce qui enseigne aux hommes à savoir pratiquer la justice vaut mieux que ce qui les oblige à ne pas commettre l'injustice".

La politique c'est le régime de la loi (nomos). On sait que les Kuniques méprisent la loi conventionnelle au nom d'une Loi toute autre, la loi de Zeus. Ils oppposent avec force la vertu de nature (arêtê-physis) à la convention culturelle, qui n'est que passion et fumée. Lorsque le Kunique se laisse aller à la fantaisie il rêve d'une communauté des hommes, non dans le cadre de l'Etat mais dans l'orbe de la planète entière : une seule terre, une seule communauté, cosmopolitisme éthique. Se mêler des affaires courantes est perdre son temps et son énergie pour un résultat nul, puisque le seul but noble est l'excellence de la conduite selon la nature.

La loi politique est négative : son seul mérite - si c'en est un - c'est "d'obliger à ne pas commettre l'injustice". Insistons sur l'"obliger", contrainte légale et juridique. La politique est le domaine de l'"hétéronomie", la loi de l'autre ( du gouvernant) qui m'impose une conduite stéréotypée, ou, pire encore, m'empêche de suivre ma propre nature. Diogène s'était jeté dans un naturalisme échevelé, contestant même les interdits fondamentaux de la culture (cannibalisme, inceste, parricide) au nom d'un ironique ensauvagement universel.  Le divorce est total, ici, entre les deux points de vue : ou la soumission à l'ordre conventionnel, ou la liberté éthique sans entraves, sous le seul gouvernement de Zeus. D'où les innombrables provocations à l'adresse des citoyens rangés, des "normopathes", des hommes de pouvoir, des notables, des juristes, et jusque d'Alexandre le Grand en personne : "Ote-toi de mon soleil!"

Inversement, la philosophie est constamment célébrée comme voie abrupte et directe menant au bonheur. Etrange bonheur en vérité chez l'homme qui vit de l'air du temps, des circonstances, d'eau fraîche et d'olives, dormant dans une jarre, vêtu d'un tribôn crasseux en toute saison, hirsute et miséreux volontaire, aboyant contre les riches, mendiant sa pitance, injuriant, pestant, donnant du bâton, prenant en toutes choses le contrepied de la pratique courante, vociférant, interrogeant, fustigeant, témoin impitoyable des exactions des puissants, exemple vivant d'une liberté nomade et indocile, anticonformiste par vocation, contestataire par principe, universellement a-topique et iconoclaste. Je ne sais ce que deviendrait un tel énergumène dans nos sociétés policées, hypocrites, hygiénistes et légalistes. Ou plutôt, je ne le sais que trop!

Une telle confiance dans la philosophie mérite qu'on s'y arrête. De fait elle tient lieu de tout : fortune, maison, entourage, amitié, religion, savoir et vérité, bref c'est la voie du salut. Et de quoi faut-il se sauver? De l'opinion (doxa) qui soustend les passions de savoir, de pouvoir, de domination, de soumission, de faiblesse, d'incertitude, de lâcheté, de volupté -car le plaisir même, lorsqu'il n'est pas de nature, est un vice. Jusqu'auboutiste éthique, le Kunique ne tolère aucune faiblesse, ni physique ni psychique. Il s'entraîne en athlète, à l'image d'Héraklès son héros, se roulant dans la neige en hiver, portant son double manteau en été sous la chaleur accablante, recherchant l'épreuve comme une chance de se mesurer à l'insupportable, de s'aguérrir de la sorte contre l'adversité et par là d'être à la hauteur de n'importe quelle circonstance, faste ou néfaste. Morale de guerrier, éthique d'athète.

Je confesse mon embarras, moi qui hésite, à  rappeler ces faits, entre l'admiration et le rire. J'admire, mais je ne puis suivre. Mon tempérament m'éloigne à jamais de ces extrêmes, et ma paresse native, et la délicatesse de mon enveloppe charnelle. Je ne sais, quant à moi, goûter les charmes austères du jeûne, de la besace et du tribôn, et de la mendicité moins encore. J'avoue ma pusillanimité, mon indolence, ma fatigue chronique, mes humeurs vacillantes et vaticinantes, mes défauts de mémoire et de concentration, l'inconstance de mon énergie, mon inclination au plaisir sous toutes ses formes, moins par vice que par mollesse, bref je ne ferai jamais un kunique, ni un stoïcien.

Reste le problème politique. Je pense, comme les kuniques, qu'il ne faut pas en attendre le salut, le bonheur, la justice, ni aucun des idéaux qu'on y place d'ordinaire. C'est une terrible tromperie qui ne mène qu'à la dictature. La fin poltique n'est que négative : le Bien public se définit moins par ce qu'il réalise que par ce qu'il empêche. Par exemple : la confiscation des biens par une caste, la confusion des pouvoirs, la tyrannie d'un parti unique, l'inégalité criante, l'injustice, la répression, le flicage des citoyens, la dénonciation méthodique, l'encartement des opposants, le monopole de l'information, la mise sous tutelle des magistrats, la politique de clivage communautaire ou ethnique, l'exclusion par le non-travail, le sexe, l'origine sociale ou culturelle, le culte de la personnalité, la propagande raciste, la déculturation systématique de l'enseignement et de l'éducation, l'exploitation économique, l'arraisonnement industriel de la planète, la course au profit sans souci des conditions sociales, la précarisatiuon du travail, le dévaluation de la vie humaine dans tous les secteurs de la société. On voit qu'une politique purement négative est déjà bien ambitieuse, et qu'à tout prendre elle fournit un programme audacieusement révolutionnaire, vu le misérablisme des politiques en cours!

Ne méprisons pas les Kuniques. Rendons leur droit de cité dans la philosophie, à eux qui ont témoigné d'une rare constance et vérité dans la conduite de la vie. Mais à l'inverse ne jouons pas au Kunique si nous n'en avons pas les moyens, et physiques et moraux!