Spinoza : Ethique,IV, Préface. "La nature n'agit pas en vue d'une fin ; car cet Etre éternel et infini que nous appelons Dieu ou Nature, agit avec la même nécessité qu'il existe. Nous avons montré en effet que la nécessité de nature par laquelle il existe est la même que celle par laquelle il agit. Aussi, la raison, ou la cause, par laquelle Dieu ou la Nature agit, et celle par laquelle il existe, sont une seule et même chose. N'existant donc pour aucune fin, il n'agit pas non plus en vue d'une fin, et, comme son existence, son action ne comporte aucun principe ni aucune finalité."

C'est nous qui, en fonction du besoin, imaginons une fin à toute entreprise. Nous travaillons pour nous assurer la sécurité, le bien-être, la richesse ou toute autre fin, humaine, trop humaine. C'est ce que nous appelons le sens. Pourquoi tant d'efforts, pourquoi tant de fatigue, de renoncements aux plaisirs immédiats, de contrition, d'obstination enfin, si ce n'est pour aboutir à quelque chose qui donne satisfaction, qui assure notre existence? Jusque là rien à redire. La nature est parfois ingrate, il faut cultiver pour récolter. Logique du besoin, commune à l'homme et à l'animal. Mais les choses se gâtent avec le désir, s'il est entendu que nous recherchons un plus, une satisfaction morale, une reconnaissance, une raison d'exister. Voir l'échelle de Maslow. Chacun sait que si le besoin strict est limité, le désir est illimité. Dès lors le sens se perd dans l'illimité du Non-Sens. Pourquoi travailler pour gagner des milliards si l'on possède des milliards? Pourquoi se ruiner en chirurgie esthétique si le corps est déjà superbe, et que de toute manière il est destiné à crouler? Et ainsi à l'avenant. On voit bien qu'il est ici une forme subtile de délire, délire de reconnaissance, de perfection, de puissance, d'immortalité. Au sens strict cela n'a pas de sens, alors que le sujet est dans une recherche frénétique de sens : la vie lui semblerait absurde s'il ne suivait ce désir, cette projection du sens dans l'illimité. A l'inverse, rejeter totalement le sens, en revenir au pur besoin de nature est également absurde, d'une absurdité anthropologique. Même le plus pauvre, le plus démuni veut le petit superflu, le petit cruchon de vin, la cigarette chèrement acquise, par quoi il se pose comme humain face à la nature insignifiante. Ce surplus c'est le signe indestructible de la culture. Bilan : ni le non-sens de la recherche illimitée, ni le non-sens de la pure nature et du besoin. Entre les deux ce minimum indispensable de la vie consciente qui assure l'échange entre les hommes.("plaisirs naturels et non nécessaires" dirait Epicure)

Ce que Spinoza dénonce c'est ce mécanisme de projection qui nous fait imaginer une finalité dans la nature. Pourquoi les roses, pourquoi les étoiles et les continents? La nature poursuit-elle un but lointain, entraînant l'humanité vers un avenir à l'avance tracé par quelque puissance transcendante? C'est ici que nous nous mettons à délirer pour de bon, attribuant nos catégories mentales à l'impassible nature. Et comme nous ne voyons nulle part à l'oeuvre cette supposée puissance ultime nous nous forgeons un Dieu tout-puissant et tout savant, en qui nous remettons notre distin. "Dieu, cet asile de l'ignorance" dira Spinoza. De la sorte la nature se met à délirer avec nous, pour la grande joie des dévots!

"La rose n'a pas de pourquoi" (Angelius Silesius, mystique allemand). Les étoiles pas davantage, ni les sources et les déserts. "Es ist so" : c'est ainsi. Ni raison ni finalité. Bouddha était fort subtil et juste : tout ce qui existe existe en fonction d'une interdépendance des causes, à l'infini : pas de rose sans eau, sans soleil, sans terre porteuse, mais chacun de ces éléments à son tout suppose les autres, est en connection avec les autres, si bien qu'il est impossible de trouver une cause initiale, une cause des cause. La question de l'origine, de l'archè est une question impossible, si toute cause en suppose une autre, ou plutôt un entrelacs de causes : invoquer un dieu à l'origine des causes, comme fit Aristote avec son moteur immobile, est bien l'asile de l'ignorance.

Il faut nous résoudre à un paradoxe : poser l'Ab-sens comme régime du réel, et cependant concéder à l'homme un désir de sens. Comment imaginer une éthique, une politique, une psychologie sans référence à un sens minimal?  D'une part considérer froidement le régime de la nature comme dépourvu de raison et de finalité, avoir la lucidité et le courage de voir l'indifférence du réel, en soi et à notre égard, et d'autre part vivre une vie humaine, qui ne peut se passer de sens : efficacité, opérativité, bien-être. J'écris, je souhaite être lu. Ecrirais-je si personne ne lit, ni aujourd'hui, ni demain? C'est que je ne suis pas une rose, même si, dans la contemplation sereine, je puisse envier la gratuité et l'innocence de la rose. Ne soyons pas tartuffes. L'homme désire dans l'orbe de l'humain. Mais il importe de ne pas se mettre à délirer, d'imaginer la nature à notre image, ni de se laisser emporter dans l'illimité d'un désir mégalomaniaque et prométhéen. "Non plus quam minimum".(Lucrèce)