La puissance exceptionnelle de la pensée des dits antésocratiques tient pour une large part à la poésie. Ce qu'ils avaient à dire n'est pas de l'ordre du concept, c'était l'éblouissement de l'intuition primordiale qui se précipite comme un torrent tumultueux. Seule la forme poétique, ou l'aphorisme, pouvaient convenir à cet enthousiasme des commencements. C'est en cela qu'Héraclite est incomparable. Empédocle de même. Ici poésie et philosophie ne se peuvent distinguer. C'est la parole originaire, d'avant nos distinctions logiques et formelles. Lucrèce ne s'y trompera pas qui voudra composer en hexamètres dactyliques, renouant avec la première intuition de pensée, portant au sublime la doctrine austère de son maître Epicure.

C'est cela, malheureusement, qu'il nous est impossible de faire aujourd'hui. Nous pensons en concepts, nous écrivons en prose. Quelquefois, emportés par le souffle, nous nous laissons aller à quelques improvisations poétiques, mais nous ne faisons plus confiance à l'inspiration. La poésie n'est plus l'éducatrice du genre humain, à peine un genre littéraire, le plus mal loti, le plus décrié.

Le dernier, qui fut un grand esprit, c'est Hölderlin, poète et philosophe tout ensemble, indissolublement. Il vécut dans sa chair le commencement foudroyant, et le déclin de l'âme poétique. Peut-être faut-il lire aujourd'hui sa poésie comme l'expérience ultime de la naissance et de la mort de la poésie dans la conscience occidentale. Avec lui, et en lui, quelque chose se brise à jamais, qui produit cet équarrisssage de la pensée en deux domaines irréconciliables. Heidegger retrouve sur le tard le sens de l'inspiration hölderlinienne, liant à nouveau le penseur et le poète dans la fécondité de l'originaire, mais ce fut pour tout gauchir dans cet enfantillage de l'"oubli de l'Etre".

Quant à moi je voyage interminablement d'une sphère à l'autre, et ne me satisfais d'aucune. J'expérimente une impossibilité, non seulement dans le dire, mais dans l'existence elle-même, qui m'apparaît inéluctablement clivée. Je ne sais comment jaillir à partir du jaillissement. Il faudrait en quelque sorte mourir à tout ce que suis pour repartir du commencement, porté par le flux tout puissant de l'origine. J'en sais trop. Et sans doute mal. La source est là, j'en suis sûr, mais je ne sais comment faire pour m'y plonger tout vif et renaître.

J'en viens parfois à haïr tous les livres, tous les enseignements reçus, toutes les images qui m'habitent, dans la fureur de l'iconoclaste, espérant, par un incendie blanc, un autodafé, ruiner tous les apprentissages, tous les savoirs, me purger dans l'eau vive d'une nouvelle naissance.

Asphyxiante culture. Mais la solution existe. Non pas tout effacer, mais se détacher. Il faut penser que la philosophie ne peut, par elle-même, transformer l'homme. Elle est une préparation, une propédeutique. Après avoir beaucoup réfléchi, parlé, écrit, vient un moment où il faut faire silence.

Désubjectivation : en ce monde où tout un chacun s'efforce d'être ou de devenir, la plus belle ambition est peut-être de revenir à rien, de "diminuer chaque jour", de s'abandonner à cette étrange dérive qui, hors du monde, et en son coeur même, ramène le sujet désubjectivé à l'orée des choses, entre l'abîme et le grand commencement.