Si la philosophie est classiquement un discours sur l'être dont la finalité serait la vérité (Platon définissait le philosophe comme un chasseur de réel) il est évident qu'elle est tributaire du langage, de ses ressources et de son efficace propre, mais forcément de ses limites, conscientes ou inconscientes. Elle ouvre d'un côté, et elle ferme de l'autre, se condamnant, comme tout discours de savoir, à une suite ininterrompue de révolutions, comme fait la science de son côté. Le savoir avance par crises surmontées, par poussées et libres échappées, sans s'arrêter jamais, dans cet espoir d'atteindre un achèvement, qui, de fait, s'éloigne à mesure. C'est un chantier infinissable, un bricolage en somme, selon la vue  pénétrante de Claude Lévi-Strauss, qui oppose le bricolage à la science. Mais peut-être n'existe-t-il pas de science au sens plein du terme, sinon comme idéal de la raison. Savoir inachevé et inachevable, la philosophie comme savoir désespère l'impétrant, qui, de guerre lasse, se réfugie dans le scepticisme, à moins que, exaspéré, il ne se raidisse dans quelque posture doctrinale érigée en absolu.

En toute rigueur la philosophie échoue en tant que savoir. Le vrai philosophe le sait, et de ce savoir paradoxal il fera, comme Socrate, une posture critique, à la fois féconde et tautologique. Cela montre en tout cas que l'origine de la philosophie est toujours ailleurs, dans l'éblouissement a-logique d'une illumination première, ou dans la vision extatique d'un Chaos insurmontable. De là procédait l'intuition d'Anaximandre dont la fécondité est inépuisable. La philosophie n'est pas un savoir, mais une vision, une intuition, dont le philosophe s'échine à rendre compte,  condamné à revenir au langage pour signifier et transmettre, dans l'exaspération du concept, qui toujours échoue à dire : comment dire l'Apeiron, l'unité des contraires, la lutte de l'Amour et de la Haine, le Vouloir-vivre, la Durée, la Volonté de puissance? L'intuition déborde de toutes parts, creuse le concept, le fait éclater dans le miroitement des eaux. Sa puissance "poiétique" excède tout contenant, tout signifiant, et même, tout signe. Le dieu qui est à Delphes....

Plus que quiconque, Pyrrhon a la conscience de la duperie du langage, face à ces platoniciens, ces aristotéliciens, ces mégariques et autres, ces "logophiles" prisonniers de la magie du concept, fascinés par le serpent de la logique binaire, fanatiques de l'Etre incorruptible et de la Raison discursive. Ils croient enchasser les phénomènes mouvants dans l'Hydre du syllogisme, ne révélant de l'Etre que leurs fantasques ratiocinations, confondant le subjectif et l'objectif, le désir et le réel. De ceux là, de ces prêtres abscons du langage, rien à attendre. Ils ont porté la philosophie à sa limite absolue, révélant sa carence incurable. Ces maîtres inconscients de l'illusion rationnelle sont le modèle achevé de l'échec. Il faut rompre avec la philosophie, non pas suspendre le jugement, le réviser dans une interminable ascèse, mais le supprimer. Bref il faut "supprimer" la philosophie.

Mais alors? Que deviennent les idées merveilleuses d'Anaximandre, d'Héraclite, de Démocrite? Sous prétexte de vérité ne jette-ton pas le bébé avec le bain? Ne retombe-t-on pas tout simplement dans l'ignorance, l'opinion creuse, le bavardage de l'Agora, la logique du tyran? Qui nous protègera dès lors des pouvoirs, idéologiques, religieux, politiques? La liberté ne va-t-elle pas fuir  comme un peu d'eau entre les doigts? Et la culture? Et la beauté? La non-philosophie est régression, barbarie, plate soumission et servitude.

Non-philosophie, c'est l'état de l'esprit crédule, ignare, pénétré des fallacieuses certitudes du commun, esclavage de la pensée. Absence de tout ce qui fait la précaire dignité de l'homme. Est-ce là le message pyrrhonnien?

On a pu le croire, assimilant Pyrrhon à un vieux sage de village, liquidateur de la grande tradition de raison qui fait la gloire de la Grèce. C'est évidemment absurde.

Il faut distinguer les trois régimes : philosophie, non-philosophie, et a-philosophie, soit primat du langage, barbarie, et intuition du réel. L'extraordinaire révolution pyrrhonienne c'est de mettre le langage de côté pour ouvrir la conscience à ce qui précède, excède, accompagne, détermine toute parole. Le A de l'A-philosophie n'est pas négatif, mais privatif : il ne détruit pas, il ne nie pas, il fait signe, comme le dieu qui à Delphes, vers un autre lieu, inassignable, de l'A-topia. La Vérité n'est pas dans le langage, dans le filet des concepts, dans la représentation des objets, dans les idées. "Dans l'abîme" disait Démocrite. Pyrrhon corrigera, estimant que la formule pouvait faire miroiter l'illusion d'un lieu des profondeurs et des mystères, "dans les phénomènes eux-mêmes", dans les "apparaître", dans le mouvement incessant, immaîtrisable, inconnaissable, imprédictible des "pragmata", les "choses". Vérité relative des sciences et des savoirs, vérité absolue, informulable des processus eux-mêmes, dont nous sommes nous-mêmes partie prenante, immergés sans recours dans le flux universel. C'est la position même de "sujet de savoir" qui est ici questionnée : qui sait, et quoi, si rien n'est stable, si la "branloire pérenne" est aussi bien ce que j'appelle sujet que tout objet au monde? Dans cette extraordinaire dissolution universelle seul a valeur ce moment de "Kaïros", instant de sagesse, où la rencontre des "pragmata"  crée cette fulguration imprévisible du beau moment, éclair de beauté à la surface indifférente des choses.

Encore, et là Pyrrhon dépasse son maître Anaxarque, n'est-il guère souhaitable de rechercher et d'attendre le kaïros, et moins encore de l'idolâtrer comme une forme purifiée de l'idéal. D'un certain point de vue la préférence est encore un attachement. La vraie liberté serait non-attachement, non-différence, plus justement, en grec encore, a-diaphoria.