La "Surface Absolue" n'est pas exactement un concept, dans la mesure où tout concept est différentiel, comprenant et exprimant une réalité finie, définissable par distinction d'avec un autre concept, lui-même expressif d'une autre réalité. Par exemple : "temps" par opposition à "espace".  Mais les philosophes ont de longtemps créé des notions englobantes qui ne s'opposent à rien, ne délimitent rien, désignant la totalité absolue dont ils s'efforcent de rendre compte par un terme absolu, ce qui, en toute logique, est une absurdité. Il en va ainsi de la "natura naturans" spinozienne, du Tout de Démocrite, ou du Vouloir-vivre de Schopenhauer, termes si généraux qu'ils ne désignent plus rien de saisissable par la pensée. Mais il faut sortir, dans cette affaire, de la simple logique. Si Schopenhauer, par exemple, invente le Vouloir-Vivre ce n'est pas pour dupliquer une réalité pré-existante, mais pour qualifier le Tout dans sa dimension dynamique, aveugle et répétitive. De la sorte Schopenhauer révèle de manière inédite ce qu'il pense être la véritable nature de la nature : effort de conservation indéfinie, "eadem sed aliter". C'est là un coup de génie, vision grandiose, intuition bouleversante. Le logicien a beau s'offusquer : ce n'est pas un concept, ce terme n'a aucune validité logique, il n'en reste pas moins que c'est une révélation qui change notre perception du monde. On se demandera d'ailleurs si le concept, en dehors de sa légitimité définissante, présente le moindre intérêt pour la recherche. Il fixe le su, mais n'ouvre à rien de neuf.

La Surface Absolue est une notion que je crois avoir inventé pour désigner le Tout dans sa dimension immanente, étalée, homéostatique. Elle vise à ruiner toute conception transcendante, toute référence divine, créationniste et finaliste. Immanentisme absolu : tout est là, sans arrière-monde, sans profondeur particulière, sans mystère, sans cachette, sans Sur-nature ou Sous-nature, sans Providence ni mauvais génie, indifférent, in-signifiant, Ab-sens radical. Cela ne veut pas dire que nous connaissions toute chose, ce qui est impossible, mais que ce que nous connaissons et ne connaissons pas sont de même nature. L'inconnu n' a aucune préséance sur le connu. Le mystère ne régit pas souterrainement l'ordre (le désordre?) du monde, l'invisible n'a aucune préséance sur le visible, en dépit de son prestige auprès des dévots et des imbéciles. Dire cela c'est simplement dégonfler notre imaginaire, friand de merveilles, de monstres et de divinités tutélaires. Un exemple de cette démarche roborative se trouve dans la "Lettre à Pytoclès" d'Epicure, où celui-ci explique qu'il n'est pas indispensable d'avoir une explication unique et définitive de l'orage ou des marées, pourvu qu'on accepte la théorie générale des atomes et du vide, seule apte à rendre compte des phénomènes naturels, qui tous, sans exception, expriment la loi universelle de la composition et des mouvements des corps. La pluralité des hypothèses est une liberté pour l'esprit, capable dès lors de s'affranchir de la mythologie et des terreurs du sacré. A la suite de Démocrite, Epicure constitue une philosophie, la première sans doute, de la Surface Absolue.

Le vrai problème n'est pas de savoir s'il existe des dieux, ou non, car si les dieux meurent il se touvera toujours quelque valeur, idole ou transcendance, sacrée ou profane, pour exploiter la misère et domestiquer le bétail humain. Le vrai problème est : la nature est-elle une dans sa nature, relevant d'un même régime universel et universellement valable, ou bien est-elle coupée en deux, entre nature et sur-nature, corps et esprit, haut et bas, profondeur et surface, bien et mal, divin et diabolique, créateur et créature, causalié et finalité. On voit l'enjeu, on voit la persistance des enjeux, leur irréductible urgence, à toute époque. Et que ce combat est toujours à refaire, contre l'obscurantisme, la réaction, la servitude des corps et des esprits. Enjeu théorique, mais pratique plus encore, et politique, s'il est bien entendu que les idées sont aussi du corps, des machines de guerre ou des jouets d'enfant, selon le cas. Quoi de plus efficace, pour un pouvoir théocratique, que de maintenir les fictions du religieux, qui justifieront tous les abus, éternisant et légitimant la dictature au nom des dieux! Et quoi de plus subversif que le démantèlement des croyances!

La Surface Absolue accomplit le voeu le plus tenace de la philosophie, la libération des esprits. Encore faut-il s'entendre sur ce terme de philo-sophie, trop souvent dénaturé, perverti par l'idéalisme, ce chancre de la réaction. Assumer l'origine purement humaine, conventionnelle de toutes les idées, c'est les mettre à la portée de l'examen, les rendre souples et amendables, révocables, vérifiables et falsifiables, comme il se fait dans l'expérimentation scientifique. Que cette proposition si simple puisse soulever des tempêtes est un bon indicateur de notre vraie situation mentale. Et une formidable incitation à continuer!