Il est de bon ton, depuis Aristote, de déclarer que l'origine de la philosophie c'est l'étonnement. "Thaumazein " : s'étonner, admirer. Ce qui éblouissait Aristote, semble-t-il, c'est la beauté de la nature, une évidence pour un Grec. On les comprend immédiatement lors du premier voyage dans ce pays des dieux, où la lumière vous accompagne partout, insistante et sublime. Pour un homme des Hespéries ce sentiment, éminemment enviable, n'a rien d'immédiat. Il suffit d'un court voyage à Lille ou à Stuttgart pour désespérer l'heureux compagnon des Muses Helléniques. Pour moi, petit campagnard d'Alsace, l'hiver avait son charme quand il neigeait d'abondance, mais surtout son interminable mélancolie de matinées pluvieuses et sales, son brouillard, et la roue lancinante de l'ennui. Le pire c'était l'école primaire, mon retrait tout au fond de la classe, ma solitude sans fond, la terreur des maîtres, mon incurable incurie, mon "déplacement" incompréhensible. Si étonnement il y avait, c'était d'être là, emmuré dans cet espace puant, alors que je n'avais rien demandé, et que mon seul désir était de rester à la maison de mes grands parents, avec mon chien, à jouer dans la cour ou le jardin. Certains sont nés fatigués, d'autres étonnés, moi j'étais venu au monde contre mon gré, fatigué par essence, déplacé par accident, étonné, d'un étonnement sidéral.

On dit que désir vient de désiderare : tomber des astres (sidéraux), être sidéré d'une inexplicable chute, dé-chéance et dériliction. Cela me va. La première forme du désir, son orientation native c'est vraisemblablement la nostalgie, souffrance d'un être-ici accompagné du lancinant regret du là-bas, qui fut et qui n'est plus. Déplacement, arrachement, esseulement. Cela ne signifie pas que le désir ne puisse par la suite se réorienter autrement, mais il y faut quelque héroïque disposition mentale.

Schopenhauer me semble plus vrai qu'Aristote. Son étonnement est d'une qualité sensible, émotionnelle, radicale, étonnement du coeur et des tripes. E-tonnement : un coup de tonnerre déchirant la sérénité des astres. Etonnement de l'enfant qui ne comprend rien au désir de ses parents, qui le veulent marchand de biens, banquier comme papa, ou qui, plus justement encore, ne veulent pas de lui, lui l'enfant du hasard conjugal, l'"accident", le mal venu, le superfétatoire. "Enfant de tout, fors de l'amour" dira-t-il. Etonnement de sa souffrance, étonnement de la souffrance des hommes, ces bagnards vus à Toulon, enchaînés à leur rame jusqu'à ce que mort s'en suive, ces fous hurlant dans les hospices, attachés à leurs chaînes, traités en bestiaux, ces prolétaires rivés à leur machine, suant la sueur et le malheur, la misère sans espoir, entre dépression et alcoolisme chroniques, et ces dignitaires mêmes de l'Etat et des finances, esclaves volontaires de la gloire, du pouvoir, de la rivalité et de l'insatisfaction. Quel est donc ce dieu pervers et sadique, dont on dit qu'il est le créateur du monde, et qui tolère pareille misère des corps et des âmes, les justifie même dans cette caricature de justice cautionnée par le clergé? Il y a quelque chose du Bouddha dans cette révolte, cette indignation, cet accablement de l'adolescent qui fait le grand voyage intiatique à travers l'Europe, et qui à chaque pas s'étonne de la misère du monde, de l'effroyable malheur qui étreint le coeur des hommes, jusque dans les frivolités et les festivités, ces divertissements mesquins inventés pour chasser l'ennui. On connaît la fameuse phrase : "la vie de l'homme oscille comme un balancier de la souffrance à l'ennui, et de l'ennui à la souffrance". Etonnement, mais de quelle densité douloureuse, pathétique, accablante!

Schopenhauer donnera une dimension métaphysique à cette douleur initiale, invincible : comment un tel monde est-il possible? Pourquoi toute vie est-elle douleur? Pourquoi toute biographie est-elle une pathographie? Enigme du non-sens, ou de l'Ab-sens? Entre les deux comment choisir? Ce monde est-il le pire possible (contre Leibniz), machinerie absurde, divagation d'un fou ou d'un idiot? Comment expliquer cette aveugle force d'un Vouloir-Vivre inconscient, qui ne veut rien de particulier si ce n'est de se perpétuer à l'infini, sans cause et sans finalité? De quoi devenir fou soi-même face à la folie du monde.

Un tel étonnement est sans remède. Schopenhauer invoquera trois solutions successives sur la voir de l'extinction. Remède esthétique s'il est loisible de penser que dans la contemplation de la beauté le désir se calme  pour laisser place à la sérénité. Répit d'une heure ou deux et le manège reprend. Remède éthique: comprendre qu'en toute action, en tout homme gît la grande douleur fondamentale, qui devrait nous inciter à la charité, à l'abnégation, Remède mystique : renoncer volontairement à poursuiver la mascarade de la Volonté, à enfanter, à éterniser la misère et la mort. S'abîmer, toutes affaires cessantes, dans le Néant salvateur. Mais qui croira à ces chimères? Surtout à voir notre homme égoïstement cramponné à sa petite fortune, mangeant comme quatre, fumant force cigares et cultivant doucettement la gourgandine! Schopenhauer ne sera pas le Bouddha de Francfort.

Incurable donc. Mais ce que Schopenhauer a vécu et formalisé c'est une indépassable vérité. La philosophie s'origine d'une perte, dune faille. On ne remarque pas assez que le terme même de philosophie décline cette faille, s'il est entendu que philo-sophie est la recherche de la sagesse, que l'ancienne sagesse est morte, à jamais perdue, avec le mirage éblouissant des mythes, et que dès lors la philosophie est la fille du deuil.

Il est de bons et de mauvais deuils. Toute l'affaire est de savoir se détacher. Dans l'Aion éternel le monde et le temps continuent inexorablement. Dans cet Aïon, quelle destinée choisirons-nous? "To be or not to be..."