"Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure" (Héraclite, fragment 80 : traduction Marcel Conche).

Ce monde, "kosmon tonde", ce monde-ci, qui est la totalité du monde, est d'une évidence immédiate : il est, et ce serait folie que d'en contester l'existence. Je peux feindre qu'il n'existe pas, comme fait Descartes, douter  des sens et de la raison, suspendre les choses dans une épochè sceptique, imaginer même un malin génie qui s'acharnerait à me tromper, je ne peux douter "qu'il y a", qu'une réalité préalable sous-tend toutes mes opérations mentales, que si ça pense en moi, "il y a" précisément quelque chose, et c'est une étrange démarche que de convoquer un dieu transcendant, inimaginable et invérifiable pour établir un fondement. Héraclite, et avec lui tous les Grecs, est d'une simplicité désarmante : "il y a" ...le monde. Pourquoi chercher ailleurs ce qui tombe sous les yeux, qui est une évidence universelle, pour les hommes, les animaux, les végétaux, et les dieux eux-mêmes. Ce monde immédiat et sensible est la somme des choses particuières, astres, vents et marées, terre, eau, air et feu, êtres inanimés et animés. Il est le même pour tous, il est un, même si, par instinct et ignorance, chacun croit vivre dans un monde particulier. Ce monde qui paraît démultiplié à l'infini, qui se divise à l'infini, se réunit dans l'intuition de l'unité : hen kai pan, un et tout, l'un différant de soi dans l'unité du tout.

La pensée grecque part de l'évidence du Tout. "Je parlerai du Tout" dira Démocrite, et c'est ce que font tous les anciens, Anaximandre, Héraclite, Parménide, Empédocle, Démocrite, Epicure, et Lucrèce encore, qui, comme tous ses prédécesseurs écrit un traité "Sur la nature des choses". Le fondement, c'est la Physis. Tout part de là, et la réalité elle-même, et la vie, et la pensée. Le philosophe accepte joyeusement de se mettre à l'école de la nature, dans une humilité de principe et de foi. "Il y a "précède toute pensée, la génère, la dynamise et la justifie. Toute autre démarche serait présomption, sophistique, "hubris", c'est à dire égarement et folie. S'il est un sujet de la philosophie ce ne peut être que dans l'orbe d'un monde préexistant : "il était, il est et il sera". L'éternité de ce monde est la marque indéfectible de sa nécessaire présence et évidence.

Inventer un dieu créateur et transcendant c'est déjà trahir l'universalité, c'est projeter sur le monde un soupçon paranoïaque : l'évidence est perdue, le monde est corrompu par le doute ; l'adhésion inconditionnelle au "il y a " est frappée de caducité, l'homme se détourne et se détache, se sépare de l'originaire pour chercher dans son propre esprit des causalités controuvées : pathologie d'un esprit soupçonneux et présomptueux, qui se pose, avec son dieu transcendant, à l'origine du monde. Dieu sera l'excuse de l'orgueil, la caution du délire, la justification du crime. Et plus tard, quand dieu ne sera plus nécessaire, l'homme se posera triomphalement à la racine des choses : "Dieu est mort" "Vive l"humanité"!

Héraclite dénonce sans le savoir toutes les évolutions ultérieures : "aucun des dieux ne l'a fait" (le monde), mais aussi "aucun des hommes" : ni religion créationniste, ni religion de l'humanité. En fait pas de religion du tout : la philosophie suffit.

Eternité du monde, éternité virtuelle de la philosophie, s'il est entendu que la philosophie est de Logos commun qui dit la présence irréfutable du monde. C'est dire que l'histoire de ce qui s'appellera philosophie est l'histoire d'une erreur et d'une trahison. La question devient : ou Héraclite, ou pas de philosophie. Non que Héraclite ait tout dit et qu'il n'y ait plus qu'à se taire (encore que le silence vaille mieux que certaines logorrhées), mais c'est dans l'orbe d'Héraclite, dans son aimantation foudroyante que le penser doit se déployer. Ce qui n'a nullement échappé à des penseurs fort récents comme Nietzsche, cet antésocratique égaré dans un siècle médiocre.

"Feu toujours vivant"...le principe dynamique de ce monde c'est le Feu, énergie inépuisable, flamboiement solaire, source de toute vie et de toute création, qui "s'allume en mesure et s'éteint en mesure", selon une mesure étrangère à jamais à la raison humaine qui n' en perçoit que de fragmentaires effets, éclairs, foudre, orages, tourbillons, jets d'astres et de météorites, et ce feu qui anime les êtres, les propulse dans les affres d'Aphrodite, dans le délire prophétique, mais dans le poème aussi, cette incandescence.

Héraclite, par delà les ruines des siècles, nous appelle à notre vraie vocation : non la richesse, les fumées de la gloire, le pouvoir qu'il avait lui-même refusé, la vaine érudition et les plaisirs frelatés, mais la contemplation, l'intelligence, l'humilité instruite, la poésie. Et puis, pour notre époque tout spécialement, le dépassement d'une certaine idéologie du moi, d'une subjectivité malade, dans l'édification d'un "commun" , expressif de la souveraineté du Logos.