A tout prendre, l'eudémonologie n'est qu'une sophisticaillerie plaisante et vaine : le bonheur étant impossible, la joie incertaine et fuyante, il ne reste qu'à pactiser avec le diable, lui soutirant deci delà quelque piécette de plaisir intersticiel, de quoi entretenir la flammèche de la vie, pour le seul bénéfice durable de l'espèce. Ne pouvant ni vivre ni mourir nous nous débattons entre le tragique de la perpétuation et la comédie de l'impossible. Victimes-complices d'un carnaval mirifique et dérisoire, nos exploits terrestres se limitent à de petits calculs de probabilités hédoniques, et le temps passe, et nous avec. Décidément laissons-là le bonheur et ses pompes allègres et funèbres.     Sauf si...

"Le bonheur suprême c'est la personnalité" (Goethe, cité par Schopenhauer en dernière phrase de son "Art d'être heureux", règle 50) - Fichtre Zeus! mais  l'oncle Arthur aurait dû commencer par là, et finir là son livre! Cette phrase change tout. De l'eudémonologie nous sautons à pieds joints dans l'Ethique!  Sentez-vous la différence de niveau, le bond qualitatif? Plus question de petits calculs de plaisir et de déplaisir, de joie et de souffrance, d'attentes et de déceptions, selon une logique du moi de plaisir. Ethique disais-je,- et la meilleure possible, la plus fine et la plus noble.

              "Noble soit l'homme

              Riche en aide, et bon!" (Goethe, bien sûr!) 

Ni eudémonisme, ni conformisme social, ni morale de soumission, ni hétéronomie,  mais la tranquille affirmation de la Personnalité! Il faut être grand pour parler de la sorte. Spinoza, évidemment, est passé par là. Et son conatus : désir, effort, affirmation de soi dans le désir d'une plus grande perfection. Manifestation, expression des forces actives, créativité ininterrompue à partir de la naturelle puissance d'exister. Exister en soi et par soi, sans pour autant sous-estimer les facteurs externes, mais en composant avec eux, selon une  logique dynamique de la multiplicité et de la hiérarchie des forces. Ici est le fondement de l'Ethique.

J'appelerai singularité le topos des forces naturelles (tempérament, caractère, données pulsionnelles natifs d'un individu). De ce point de vue chacun possède, ou plutôt est lui-même, une combinaison unique de la nature : un mode fini et singulier, peu modifiable dans ses traits essentiels. Ces tendances ne sont pas forcément harmoniques, mais souvent variées, hétéroclites ou contradictoires, comme cela se voit dans les goûts et les inclinations. Tel voudrait être à la fois coiffeur pou dames, artiste de music hall, député, explorateur, lettré, gangster, que sais-je encore. La question devient : ne pouvant tout faire en même temps, "quel chemin suivrai-je en la vie" (Descartes), quel désir faut-il élire comme souverain, auquel je consens à subordonner un certain nombre d'autres désirs? La valeur d'un désir se mesure aussi à la qualité de l'effort, et du choix qu'il impose. Certains, doués de forces surabondantes, sauront mener plusieurs vies à la fois. Mais tout le monde n'est pas Léonard de Vinci. C'est par ce travail de connaissance, de reconnaissance de soi, de sa nature la plus vraie qui s'exprime dans les inclinaisons les plus durables et les plus invincibles que l'on saura établir une hiérarchie interne, qui donnera à l'existence une direction d'ensemble, une constance, et finalement une forme inédite et supérieure de contentement. Rousseau, qui n' a jamais su choisir, fut malheureux malgré son immense génie. Goethe sut mieux gérer ses inmommbrables talents, hiérarchiser ses projets, et développer une vie "belle" selon les canons universels. Des donnés naturels de la singularité  nous sommes passés, par la connaaissance et la volonté, à la personnalité.

Le fondement de l'éthique, c'est en dernière analyse, la nature, le fond élémentaire, dispensateur de toute force et de toute grâce. Mas il faut y ajouter  l'"art", entendons l'artefact de la connaissance et de la résolution. La personnalité réconcilie la nature et l'art, suprême synthèse de ce que peut l'humain lucide et courageux.

J'en déduis quatre vertus : authenticité, être un dans sa multiplicité (hen) en étant et restant soi même (autos). Fidélité à son désir dominant qui devrait déterminer les grands choix de l'existence. Constance dans le temps. Tempérance, comme capacité de repousser le cas échéant des tentations délétères au bénéfice de notre être essentiel.

Goethe parlait d'une seigneurie de soi même. Je parle du fondement de l'éthique, selon le sens ancien des Grecs, et dont l'inspiration me semble parfaitement moderne, voire de tous les temps. Notre projet n'est pas d'adopter des normes, ni d'hier ni d'aujourd'hui, mais de nous y adapter tant qu'il faut pour construire en nous les conditions d'une véridique personnalité.