Après sept semaines d'errance je décidai de me rendre au pays des Scytes. J'avais entendu dire que c'est là, au plus lontain du continent, que se trouvait la Porte des Enfers. J'étais làs de la vie, et je me dis qu'il fallait risquer le tout pour le tout.

Je découvris enfin une éclaircie d'herbes rases entourée de grands arbres sauvages. Au milieu, un vaste trou sombre semblait donner dans les entrailles de la terre. Le lieu était désolé, comme figé dans la pétrification de l'éternité. Je fus fort surpris de voir apparaître, comme sorties du néant, une cohorte de vieilles femmes, toutes habillées de gris, qui marmonnaient quelque obscure lamentation. J'étais saisi de stupeur. Les vieillardes ne semblaient pas me voir.  Elles se mirent à tourner en cercle autour du trou de la terre, toujours psalmodiant, à croire que je venais de pénétrer tout vif dans le Royaume de la Mélancolie.

Pour me donner du courage j'évoquais l'illustre ancêtre qui s'était jeté dans le cratère de l'Etna, et malgré ma terreur je me mis à descendre en rampant le long de la pente abrute qui se perdait dans les profondeurs. Je ne sais combien de temps dura cette invraisemblable glissée marécageuse, argileuse et délétère. J'avais conscience de rompre tous les liens fragiles qui m'avaient jusque là tenu dans l'orbe de la société humaine. Mais c'en était fait. J'irais jusqu'au bout.

Je parvins enfin dans un grande salle humide où trônait un vénérable vieillard. Il regardait dans le vide, sans rien voir semblait-il. Ses yeux étaient fixes et globuleux. L'idée me vint aussitôt qu'il était, comme tous les anciens héros de sagesse, aveugle. Je m'arrêtai à faible distance pour mieux le contempler. C'est alors qu'il prit la parole. "Que viens -tu faire en ce lieu de désolation, mon fils? Aurais-tu perdu ton chemin de vie? C'est ici le Royaume d'Hadès, le seigneur de la mort". - Je ne sus que répondre, et détournant les yeux je vis soudain une vieille femmes couchée à même le sol, d'une immobilité spectrale, les yeux clos, toute menue, frippée dans le sac de sable qui lui faisait office de vêture pour l'éternité. J'eus grand peine à retenir un cri d'effroi, et, tout secoué de tremblements convulsifs, je compris soudain que cette femme était la mère haïe de mon enfance, la persécutrice, l'antique Cybèle aux mille seins déflorés, flasques et pantelants, dont aujourd'hui il ne restait qu'une pauvre peau évidée, exsangue et repoussante. Une étrange idée me frappa soudain : "Comment pourrait-elle être morte, elle qui se tient au coeur même de l'éternité? Certainement va-t-elle se relever d'un coup, et me gourmander encore, et me menacer des pires châtiments?". Je n'eus pas le temps de creuser cette idée, car soudain une superbe jeune fille parut à ses côtés, cheveux noirs, yeux noirs, ceinture violette autour de la taille, longue robe blanche, et qui s'adressa à moi en ces termes : "Te voici, te voici enfin, toi, l'amant de mon coeur! je ne t'ai jamais vu, mais je te reconnais au premier regard! Je sais que tu es venu à moi, très cher, pour me ramener au pays de la lumière, là où vivent les hommes et les dieux du jour. Viens à moi, mon amour, délivre moi, emmène -moi! Je te suivrai où que tu ailles, car je suis ton ombre, ton double et ton génie".

Je m'avançai pour l'embrasser de toute mon ardeur, quand je vis, avec stupéfaction, qu'elle était accompagnée d'un garçonnet tout nu, tout rose, qui marchait avec elle main dans la main, et qui souriait  comme un angelot sur les tableaux des peintres. Il avait l'air intelligent, et l'oeil malicieux comme s'il se félicitait d'avoir joué quelque mauvais tour, ou percé quelque mystère interdit au profane. Je ne savais que faire, me fâcher, rire ou maudire. C'erst alors que je surpris une étrange sensation le long de ma jambe gauche, comme la moiteur gluante d'une peau de serpent qui s'enroulerait, se coulerait en méandres visqueux, tout le long de la jambe vers le haut des cuisses, vers le bas-ventre, alors que la tête se fige, que la gueule s'ouvre toute grande et que la langue, jaillissant et se rétractant dans un mouvement frénétique, siffle, aiguë, aigre et insistante...

J'ai dû m'évanouir, je suppose, car un moment plus tard, sans transition sensible, j'étais à nouveau en face du vieillard  qui prit immédiatement la parole :"Maintenant, jeune homme, tu es des nôtres. Tu as percé le secret. Tu as compris que la route qui descend et la route qui monte sont une et la même. Mais c'est toi qui n'es plus le même".

Je me penchai pour baiser sa vieille main, sa main vieille comme le monde. Puis je me détournai pour rebrousser chemin. Je ne pus m'empêcher de me retourner pour le regarder une denière fois. Quand je lui fis un signe d'adieu il tomba en poussière.

La belle jeune femme avait disparu aussi. Ne restait que l'enfant, qui semblait perdu dans l'immense moiteur du labyrinthe. A mon tour je lui pris la main. Ensemble nous sommes remontés par le canal étroit vers l'or de la lumière.

Les arbres se dressaient autour du grand Utérus du monde, bruissant, inclinant doucement leur tête chenue au gré de la brise. Les vieilles sorcières avaient disparu.

Je marchais, le petit garçon à mes côtés, qui jacassait, me posait mille questions, s'amusait de tout et de rien. A la première source nous fimes halte pour nous désaltérer. Quand nous penchâmes nos deux visages sur l'eau claire je fus stupéfait de voir à quel point ce garçon me ressemblait!

"Mon ami lui dis-je, je ne connais pas ton nom d'autrefois. Si tu le veux bien, dorénavant, je t'appelerai "Atma". C'est le nom que l'on donne à l'Ame du Monde".

Il ne m'a plus jamais quitté. Il continue de marcher librement et fidèlement à mes côtés. Et parfois j'ai l'impression troublante que c'est en moi-même qu'il marche, qu'il pleure et qu'il sourit, et je ne sais plus qui est moi et qui est lui.