"La première proposition de l'Eudémonologie est précisément que cette expression est un euphémisme et que "vivre heureux" peut seulement signifier ceci : vivre le moins malheureux possible ou, en bref, vivre de manière supportable". (Schopenhauer : "L'art d'être heureux", règle 22).

L'insupportable est donc la limite absolue de l"eudémonologie, la butée ultime où vient se briser tout projet rationnel de félicité. Tant que la vie est supportable on peut raisonnablement réfléchir aux moyens de réduire la douleur, de goûter le plaisir qui se présente, et même, dans une certaine mesure, se donner le luxe de quelque projet à court terme. Mais le spectacle de l'interminable agonie, dans les convulsions de  l'extrême souffrance et du désespoir qui l'accompagne, est proprement insupportable, surtout s'il s'agit d'un proche, et l'on ne peut éviter de se représenter soi-même dans ces mêmes conditions, et se dire : "jamais cela". En ce point s'arrête toute quête, et de plaisir, et de contentement, et de sagesse. Ici la philosophie rend les armes, à supposer qu'elle en ait jamais eu contre la douleur du corps et de l'âme. Et la médecine elle-même abandonne la lutte, et parfois le médecin, dépassé par l'horreur, en vient à lâchement laisser au personnel soignant l'initiative de donner les consolations minimales, et de prendre les décisions ultimes. C'est ainsi que l'on entend telle infirmière à la retraite avouer qu'elle a pratiqué l'euthanasie active par compassion et par humanité. La gratuité absolue d'une douleur sans remède, sans soulagement possible est ce qui révulse et scandalise. Non qu'il faille s'en prendre à la nature, effectivement impitoyable et indifférente, mais aux normes de notre culture qui veut la vie à tout prix, qui s'acharne à prolonger la douleur d'un mourant qui a demandé la mort, comme si la mort était l'échec de la médecine.

Je sais bien que le tableau précédent est excessif, que souvent le mourant est correctement soigné, soulagé par de puissants calmants. Reste le problème de fond. On nous dit que le mourant ne veut pas mourir, qu'il demande la mort par erreur, que son vrai désir n'est pas la mort mais la fin de la souffrance, et que si l'on pouvait réduire significativement sa douleur il poursuivrait volontiers son existence. Raisonnement  étrange, puisque le fait est que, justement, on ne peut ni le guérir ni le soulager! Et puis que sait-on de son désir? Qui dit qu'il voudrait continuer à vivre? Si c'est vraiment le voeu du malade, j'en suis d'accord. Mais ce qui me heurte et me scandalise c'est que d'office on interprête son souhait de mourir comme une erreur de jugement, repoussant la parole de celui qui parle pour lui substituer le discours médical, qui n'est qu'une variante du discours moral dominant. Il reste dans notre culture cette idée très ancienne que notre propre mort ne nous appartient pas, que nul ne peut et ne doit librement la choisir, que notre vie appartient au Prince, à l'Etat, à Dieu ou à la société, ou à nos proches, qu'en somme la mort est acceptable, ou juste, quand elle arrive du dehors (guerre, accident, maladie) mais qu'elle ne saurait se légitimer comme décision personnelle. Qui a recours au suicide, qui supplie qu'on le soulage par euthanasie passive ou active est systématiquement condamané pour lâcheté, faiblesse morale, ou au mieux, excusé au titre de malade mental, de mélancolique ou de dépressif chronique.

Au nom de quoi serait-il plus glorieux de vivre selon des normes imposées par des tiers que de décider, par soi et pour soi, de sa propre fin? On pense en fait que vivre est un devoir, une obligation morale et sociale, un impératif catégorique, et, comme tel, sans exception recevable. De la sorte on peut envoyer les hommes se faire massacrer dans des guerres stupides, torturer, empaler au nom du bien public, dans le même temps qu'on les laisse souffrir mille morts avant la mort.

Nous retrouvons une fois de plus l'opposition entre la morale et l'Ethique - en précisant que par éthique j'entends la pensée et la conduite libres d'un sujet conscient de soi. Que la morale s'acharne à considérer la vie comme un devoir tout en envoyant les gens au massacre, que la morale soit une lamentable hypocrisie sociale, peu me chaut. Il est déjà bien difficile de vivre dans l'étouffoir des normes et des devoirs. Mais que la décisiosn de vivre, ou de mourir, elle au moins, nous appartienne en propre. Déjà les Stoïciens avaient établi cette décisive différence, considérant que le suicide est légitime, ultime expression de la liberté du sujet, comme fit Sénèque. Non qu'il faille recommander le suicide et en faire une contre-obligation, ce qui serait stupide. Mais si l'insupportable est la limite, le suicide est l'ultime expresssion de la liberté.

J'ai lu dans un roman que chez les Japonnais de la tradition il existait un châtiment plus cruel que les plus cruels : s'il est noble de recourir au "seppuku" ( nous appelons cela faussement "harakiri"), si le seppuku est la noble pratique du samouraï, le pire imaginable, la peine des peines, est de faire en sorte que le condamné ne puisse y recourir.

L'insupportable, c'est la situation où ne sont possibles ni l'action, ni le remède, ni le soulagement, ni la fuite. En conséquence il ne reste que la mort. Plus insupportable encore est d'enfermer la personne dans l'insupportable. Je ne peux, quant à moi, supporter de vivre qu'aux marges du social, à la fois dedans et dehors, selon la logique de cette ek-chorèsis qui faisait l'originalité d'Epicure. Ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela, toujours à l'écart, électron vagabond, avec l'assurance d'une échappée possible. L'insupportable c'est pour moi la clôture sans trouée, la totalité sans faille, le système sans exception : la vie sans la mort.