Logos harmonique, beauté, équilibre, ce sont les termes, qui depuis Winkelmann, définissaient le classicisme hellénique, dont Goethe encore se fait l'écho dans ses conceptions esthétiques. Mais depuis Hölderlin et Nietzsche cette image idéalisée a été profondément remaniée. Hölderlin a pensé l'essence du tragique dans "un accouplement monstrueux" de l'homme et du dieu ( "Remarques sur Oedipe et Antigone"). Nietzsche thématise l'opposition d'Apollon et de Dionysos, du rêve et de l'ivresse, de la tendance plastique  et de la consomption dans l'indifférencié ("Naissance de la tragédie"). Aujoiud'hui nous sommes en mesure de mieux comprendre la vraie nature de l'instinct esthétique chez les Grecs, et le caractère vigoureusement polémique de leur philosophie. Je voudrais, ici, pointer quelques aspects de cet Alogos trop longtemps négligé par les philologues et les philosophes.

A-logos : le A est privatif et non pas négatif. L'Alogos n'est pas l'antithèse du Logos, sa facture  oppositionnelle. A-logos désigne ce qui n'entre pas dans la juridiction du Logos, posé par ailleurs comme souverain dans la pensée classique. En toute rigueur : ce qui échappe au logos, soit par antériorité ( ce qui n'est pas encore compréhensible), soit par postériorité (ce qui, après le travail du concept, se révèle toujours encore irréductible au concept), soit enfin que le domaine de l'inintelligible soit par essence, à jamais, extérieur à tout travail de conceptualisation. A première lecture on dira que l'Alogos est un irrationnel, un aléatoire, un fortuit, un contingent, un hors-règle, un inassignable, ou un irréductible. Ces divers sens doivent être maintenus ensemble pour approcher la question. Plus concrètement je vais aborder quelques oeuvres majeures.

D'abord la mythologie, et cette ivresse toute particulière qui nous saisit à la lecture d'Homère et d'Hésiode. Ce dernier commence par poser, à l'origine du monde un mystériux Khaos, une Faille d'où sortiront la terre, le ciel, la lumière et Eros. Suit une abracadabrantesque litanie de meurtres, de castrations, de parricides, de viols, d'émasculations, d'énucléations diverses et variées, qui nous laisse pantois. Sans parler du caractère colérique, jaloux, vindicatif, incestueux et criminel de ces futurs habitants de l'Olympe, de la lutte monstrueuse des dieux et des titans, des luttes interminables entre les puissances et les éléments de l'univers. A-logos fondamental de ce monde, de ces dieux, de ces monstres, de ces hommes enfin, "fils du hasard et de la peine". Inutile d'insister. Le règne de Zeus, censé apporter la lumière et la justice en ce monde torturé est lui-même incertain, fragile, menacé de ruine prochaine sous l'action des forces obscures rejetés dans le Tartare et qui peuvent à tout moment refaire surface. Je trouve dans cette mythologie une profonde vérité : la ténèbre précède la lumière, un hasard incompréhensible fait naître et périr les mondes, rien n'est stable et assuré, ni chez les dieux, ni chez les hommes. Alogos premier d'un fond créateur et destructeur sur quoi un ordre peut éventuellement d'édifier, au prix de luttes sans fin, et aussi bien disparaître.

La poésie de Sappho met à jour une autre brèche :

   "Je ne sais vers quoi courrir, j'ai deux désirs contraires

   Eros a secoué mes phrènes comme le vent

   S'abat sur les chênes dans la montagne,

   J'étais amoureuse de toi, Atthis, depuis longtemps

   Tu es venue, tu as bien fait, et moi j'avais envie de toi

   Et tu as rafraîchi mes phrènes qui brûlaient du désir ancien..."

Sappho aime aimer, dans l'amour de lmmortelle Aphrodite, et gémit, et tremble, et se pâme, jamais rassasiée, toujours déchirée, entre désir et nausée ( oui, "nausée" est explicitement dans le texte). Déchirement de la passion, passivité d'être envoûtée par la déesse, séduite malgré elle, qui voudrait connaître enfin la sérénité. Une tradition veut qu'elle se soit précipitée du haut d'un rocher dans la mer. On aurait tort de ne voir ici qu'une héroïne racinienne, à la manière de Phèdre : c'est la déesse qui est cause de ce malheur, la déesse a qui elle voue sa vie et ses chants, et qui pourtant la persécute sans raison dans les affres de la passion. Aphrodite est à sa manière aussi cruelle qu'Apollon, le dieu archer qui décime les troupes des Achééns aux portes de troie. La douleur de Sappho ne relève pas de quelque interprétation psychopathologique, elle est directement, explicitement, l'oeuvre de la déesse. Etranges dieux qui jouissent de la souffrance des hommes, et des femmes plus encore!

La tragédie exprime l'essence de l'Alogos de manière encore plus évidente. Ce qui fait l'essence du tragique c'est que le héros doit accomplir une action qu'il ne doit pas accomplir! Oedipe doit, de par sa fonction, trouver un expédient pour écarter la peste, trouver un coupable, - et ne le doit pas, parce que le savoir ne lui est pas permis (Voir les mises en garde de Tirésias). La situation est sans issue, s'il agit il sera châtié, et s'il ne le fait pas il sera châtié également. Encore une fois, ce n'est pas un problème psychologique, c'est une situation métaphysique : le monde est ainsi fait, et notamment sous la juridiction de dieux multiples, contradictoires, jaloux les uns des autres, qui ballottent le "héros" d'un interdit à l'autre, si bien que de toute manière le malheureux est voué à la mort : La justice est elle même et son contraire. Que nous voilà loin du fameux principe d'identité qu'Aristote imposera comme fondement du Logos - et de la Logique!

Enfin, en philosophie,c'est l'école ionienne, de Milet à Abdère, qui donnera à l'Alogon ses lettres de noblesse, si injustement oubliées, ou forcloses par la tradition universitaire. Alogos fondamental d'un tourbillon primitif(Démocite : la dinè) qui engentre au hasard des nuages, des agglomérats, des éclairs, des vortex, des astres, des mers. Hasard des mouvements d'atomes dans le vide, trajectoires imprévisibles, rencontres éléatoires, accrochages, combinaisons et répulsions. Alogos dans la constitutions des mondes innommbrables, alogos dans la vie des hommes, comme dans celle des végétaux et des animaux. Non qu'il n' y ait jamais d'ordre nulle part, mais le non-ordre est le principe, et l'ordre une exception, un cas paticulier des combinaisons qui se font et se défont : "incertis locis, incertis temporibus" (Lucrèce). L'atomisme, avec Démocrite, Epicure et Lucrèce, porte le tragique à la limite du pensable, accomplissant de la sorte une des deux tendances contraires de la pensée et du génie grecs. Et pourtant la tendance apollinienne vient au secours de la vie humaine, dans cette admirable éthique d'Epicure qui construit un ordre sage sur le désordre généralisé de l'univers.

Lecteur sois indulgent! Ce ne sont là que notations rapides. J'y reviendrai nécessairement. Il me semblait indispensable de rétablir une vérité de la culture grecque, si riche dans ses intuitions, si variée dans ses développements, dont nous mesurons à peine l'inpuisable fécondité. En ce temps présent d'hésitations et de marasme, nous ne saurions copier les Grecs," leur sensibilité est trop différente de la nôtre" (Hölderlin), mais nous pouvons méditer l'histoire d'un peuple, le plus brillant, mais aussi le plus éphémère, dont le déclin et la chute ont presque coIncidé avec son acmée. Cela reste un mystère à interroger.