Dia-bolè : la division. Le "dia" est ce qui sépare, le "syn" est ce qui réunit. D'où l'opposition classique entre le diabolique et le symbolique. Dans l'histoire de la pensée occidentale, et nommément dans le christianisme, on assiste à une dévalorisation systématique, une condamnation, un rejet du diabolique, identifié à une puissance démoniaque, source de trouble, de désordre, de chamailleries sans fin, et plus gravement, de haine à l'égard de Dieu et de l'ordre cosmique : "Rejetez Satan et ses pompes!". Mais c'est là une dérive linguistique, une injustice à l'égard d'un concept qui a sa dignité et sa valeur. Revenons aux indications de l'étymologie. Le fait est que l'unité, si elle est pensable, ne se présente nullement aux sensations et à la perception. Que sentons-nous, si ce n'est la variance, la diversité, l'impermanence de nos états somatiques et psychiques, "ondoyants et divers" dans un monde également instable, tourbillonnaire et mouvant. Voyez Héraclite. Voyez Montaigne et sa fameuse "branloire pérenne"! Ce qui se présente immédiatement à nos yeux, à nos oreilles, à nos papilles c'est bien la multiplicié endiablée d'un univers en constante mutation, et "branle". Même l'immobilité apparente "n'est qu'un branle plus languissant". La première évidence, et la dernière, c'est le chaos.

Certains veulent y voir la marque du "diable", réduisant la nature à un étalage d'immondices que seule peut racheter la foi en un créateur. On peut aussi prendre acte paisiblement des faits tels qu'ils sont : la nature n'est pas la belle harmonie dont on rêve où le loup cohabite amicalement avec la chèvre. On veut l'Unité, on a le Multiple. On veut du Sens, on a l'Ab-sens. On veut un dieu qui réunit tout dans une harmonique synthèse, on a l'éparpillement, l'impermanence (Bouddha). On veut la sérénité et la paix du coeur, on rencontre la souffrance sous les espèces de la maladie, de la vieillsse et de la mort (Bouddha encore). Cela ne signifie pas forcément que tout est trouble, malheur et désespoir, mais que nous rencontrerons fatalemenent ces éléments indissociables de toute vie. Décidément, l'existence n'est pas une pouponnière! Le tragique est la vérité fondamentale de la vie.

En fait la division est l'acte fondateur de la vie. Naître, c'est se séparer des eaux amniotiques, du cordon et du placenta. Coupure sans remède. Le diable est passé par là, nous jetant dès lors dans l'incertutude de l'existence séparée, à charge de réembobiner toutes sortes de cordons illusoires, de tisser diverses formes compensatoires de placenta, et, dans une perspective un peu plus glorieuse, de créer du symbolique (langage, interdits, obligations, identifications, rôles et statuts). Le symbolique est ce qui fait vivre, mais mourir aussi. De la sorte l'homme vit groupalement dans une caverne aux dimensions de la planète.

On dit bien que le symbolique relie. Mais on ne relie que ce qui a été préalablment séparé. En toute logique c'est le dia-bolique le premier, le sym-bolique vient après, et parfois il ne vient jamais. "Nous naissons tous fous, quelques uns le restent" (Beckett).

L'apologie du diabolique est une oeuvre de salubrité publique. On n'en finit pas de ramonner notre malheureuse psyché enténébrée de représentations fausses, controuvées, spécieuses et ridicules. Que l'homme soit par excellence l'animal symbolique, j'y consens volontiers. Mais le risque c'est d'oublier ce qui précède nos constructions conventionnelles, ce fond sans fond, ce Khaos originaire, cette multiplicité d'un corps mal fini, immature, cette gésine inimaginable, ce magma informe sur quoi nous nous efforcerons de bâtir un organisme qui se tienne, au prix sans doute de pas mal de déperditions, de déchets, mais de précieuses ressources aussi. "Pour faire une (h)ommelette, disait Lacan, il faut casser des oeufs". En cours de route on fait un tri. Quelque chose reste, socialement  récupérable, mais il y a aussi ce qu'on jette, qui fera dans le sujet un appel d'air, un vide par où passe le cri d'une nature mutilée, nostalgique de son être sacrifié.