"Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels" : Spinoza. Cette proposition peut laisser songeur. Je voudrais l'examiner ici de plus près, dans mon propre style. Il y a, ici, quelque chose d'essentiel qui demande questionnement attentif et sans complaisance. J'allais écrire : il y va de notre existence même.

Remarquons d'abord que Spinoza ne parle pas de l'immortalité mais de l'éternité. Certaines religions promettent l'immortalité de l'âme dans une autre vie. Spinoza ne dit pas cela. L'immortalité est une durée indéfinie qui annule la mort, la dénie, affirmant un régime de continuation de l'âme après le décès du corps physique, sous des formes inconcevables à notre esprit. Quelle est cette âme qui serait distincte du corps, qui jouirait d'un statut particulier, étranger à toute réalité sensible, et qui rejoindrait un royaume inconcevable dans un temps et pour un temps également inconcevables? L'âme, le dieu des religions, le royaume divin, autant de fantaisies qui satisfont le désir, dans une sorte de projection délirante, contre toutes les données physiques et rationnelles de la nature.

L'éternité est le régime de la Substance infinie, une, unique, incréée, natura naturans, qui se déplie et se déploie dans d'innombrables attributs infinis et d'innombrables modes finis : natura naturata. La nature naturée exprime la créativité infinie du Dieu-Nature selon les lois éternelles de la nature. Tout mode fini, cet arbre, cette planète, cet animal, cet homme ou cette femme sont issus de la seule Substance, se développent et disparaissent : naissance et mort, mortalité irréfutable. En tant que corps-esprit l'homme n'échappe en rien à la loi universelle : il naît, il meurt. Nulle immortalité. Ce fait est incontestable, et ne souffre nulle exception.

Si l'homme est résolument mortel comment pourrait-il "sentir et expérimenter qu'il est éternel"?  Contradiction? Fantaisie métaphysique? Délire verbal? Il faut penser ENSEMBLE la nécessaire mortalité de l'homme et son éternité. Comment est-ce possible?

Sentir l'éternité, passe encore, mais l'expérimenter! Que signifie cela?

L'éternité c'est aussi bien ce qui était avant que ce qui sera après, donc avant ma naissance et après ma mort. Je ne puis affirmer sans absurdité que j'étais avant de naître et que je serai après ma mort. Mode fini. Mais si moi, en tant que sujet fini, je suis enfermé dans les limites infrangibles de ma finitude, il n'en va évidemment pas ainsi de la substance infinie, qui était, qui est, et qui sera : éternelle. Si je parviens à comprendre que ce moi fini n'est pas source de soi-même, cause de soi, et qu'une longue chaïne de vie seule l'a rendu possible, et que la chaîne de vie continue de toute manière à travers moi pour l'avenir, je puis  donc, par la pensée, me résituer dans une totalité englobante sans début et sans fin. Je renonce à être le centre absolu, source et cause de soi, pour me concevoir précisément comme mode fini de la substance infinie. Décentrement et recentrement. Ouverture à l'infini.

Je me sens éternel dans le fleuve de vie qui me porte, dans la vaste nature qui m'a fait naître, me nourrit, me porte et m'emporte. Goutte dans l'océan, nuage dans le ciel, parcelle de vie dans la vie universelle. Je me sens molécule vivante dans la vie universelle et éternelle, j'éprouve ma participation, mon inclusion dans une série infinie de processus interconnectés, sans pouvoir en aucune manière prétendre à l'isolation, à l'autocréation et à l'autonomie absolues. Par mon corps je suis mode fini de l'Attribut Etendue, et par mon esprit je suis mode fini de l'Attribut Pensée. Me hissant par l'intellection à l"amour intellect de dieu" je réalise ma véritable identité  : corps-esprit dans l'infinité de la nature.

Mais sentir, expérimenter? Ici, je ne suis pas sûr de rendre compte de la pensée propre de Spinoza, qui d'ailleurs ne s'étend guère sur les modalités de ce "sentir et expérimenter". J'en suis réduit à inventer mes propres chemins. Sentir, c'est pour moi le souffle du vent dans mes cheveux, les parfums, les embruns de l'océan, les tumultes de l'orage, la puissante écrasante des montagnes. C'est aussi la permanence troublante de mes pulsions, appétits, besoins, impulsions et passions. C'est l'expérience de la durée qui me traverse, du temps qui me pousse, me mutile et me reconstruit. C'est la présence irréfutable d'un présent qui ne manque jamais, d'un monde tout autour qui ne manque jamais, d'un réel qui ne manque jamais. Non, je ne suis pas seul, le monde me porte de toutes parts, me traverse, me transforme, me régénère! Et quand je me livre innocemment à mes méditations, les idées, les images, les symboles, venus de je ne sais où, allant je ne sais où, à la fois miens et parfaitement étrangers, sont l'expression d'une puissance immanente, inconcevable, fleuve héraclitéen, immense marée de la pensée universelle, coulée sans origine et sans terme qui me fait connaître le "temps immense"(Jung), celui des millénaires passés et des millénaires à venir! Dans ces moments de pure contemplation je puis comprendre cette intuition de Bouddha déclarant avoir sondé ses vies antérieures! Immensité des temps cosmiques, vanité et grandeur des temps humains dans la coulée infinie du Grand Fleuve!

En de tels instants il devient indifférent de vivre ou de mourir. Terminons sur ce mot de Thalès : "Il disait que la mort en diffère en rien de la vie. "Et toi donc, dit quelqu'un, pourquoi ne meurs tu pas? -"Parce que cela ne fait aucune différence" dit-il.( Diogène Laerce, Thalès, I, 35)