La gaieté est une heureuse disposition de nature, plaisante et enjouée, qui donne verdeur et vivacité à nos humeurs, à notre physionomie même, et à nos propos. La gaieté ensoleille et rayonne. Elle répand de la grâce, dissipe sans effort les brumes de l'âme, restaure le goût de vivre à celui qu'elle touche de sa lumière. Elle communique la joie, redresse et encourage. Heureux celui qui en a hérité de naissance, si de gentilles fées ont répandu leurs fleurs sur le berceau! La gaieté ne s'apprend pas, ne s'enseigne pas. Tout au plus peut-elle se recommander comme une thérapie indirecte, chez celui qui en est privé. Schopenhauer remarquait fort justement qu'elle est un attribut natif qui prédispose au bonheur, quand d'autres sont inexplicablement marqués dès le départ par une forte tendance à la mélancolie. Mais le tempérament n'explique pas tout. Les circonstances, l'entourage, les conditions de vie contribuent elles ausi à former un caractère. A défaut de gaieté certains réussiront, par l'effiort de pensée, l'analyse et la résolution, à s'approcher d'une sérénité relative. Ceux-là n'auront jamais l'insouciance, ils auront gagné de haute lutte ce qui est le privilège spontané des tempéraments gais, avec des traces plus ou moins profondes de leurs combats, des cicatrices emblématiques.

Je remarque toutefois que tel qui semblait destiné aux plus heureuses fortunes se voit sur le tard affligé, et triste, suite à trop de revers, de travers et de coups. La gaieté ne suffit pas. Elle peut rendre trop insouciant, trop folâtre, inconscient des vrais enjeux de l'existence.

La gaieté n'est pas la joie, bien qu'elle y ressemble. Dans la joie il y a quelque chose de plus, une forme de satisfaction plus profonde et plus haute. "Plaisir de l'âme" dit Littré. Ce qui inciterait à penser que dans la joie, en plus d'une disposition positive du tempérament, s'exprime un accord fondamental de soi à soi, qui peut fort bien être l'effet d'une conquête.  J'ai grande joie à rencontrer un ami : plus qu'une plaisante rencontre que le hasard a fomenté, c'est une retrouvaille, c'est à dire l'accomplissement d'un voeu, d'un désir, d'un amour. Spinoza déclare que l'amour n'est autre chose que la joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure. C'est dire que la joie est première. Mais qu'est ce que la joie? "Une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande". La joie accompagne le passage à une perfection plus grande, entendons : déploiement de ma puissance d'agir, affirmation des forces actives. La rencontre de mon ami, notre conversation, notre entente, notre "amour" augmentent en chacun de nous sa puissance originelle de penser et d'agir, nous fait passer chacun à une perfection plus grande, à un degré supérieur de puissance. Et à l'inverse pour l'ennemi.

La joie est indice et expression de puissance - je dis puissance, et non pouvoir. La puissance est ce que peuvent un corps et un esprit, unis dans une même individualité. La puissance est "aimable", l'impuissance "haïssable". Il faut travailler à augmenter sa puissance.

La philosophie ne peut donner la gaieté. Elle peut créer et répandre la joie. Mais comment?

Certains s'y sont attelés. L'épicurien, par le continuum de plaisir constitutif, fondé sur le juste rapport à la nature, construit son jardin : eudaimonia. Le Stoïcien remet sa destinée propre à la Raison universelle : amor fati. Spinoza nous montre comment cultiver l'intuition unitive (troisième genre de connaissance), et parvenir à l'amor intellectualis dei : béatitude. Le héros nietzschéen, au milieu des déchirements de l'existence, retrouve la puissance créatrice de Dionysos et se fait son disciple poétique : exaltation. Pas de joie sans fondement. Par delà la séparation, et la douleur de l'individuation, le sujet crée une unité supérieure en se  recréant lui-même comme manifestation singulière, idiotique, de l'éternelle Nature.

Double mouvement : s'il faut accéder à la pleine conscience de soi dans la séparation et l'individuation, il faut accomplir la croissance dans une conscience plus haute encore de l'intégration intellective. C'est en quoi Jung et Groddeck vont plus loin que Freud ou Lacan. C'est en quoi, aussi, l'A-philosophie achève le processus de maturation physique et métaphysique.

Pour moi, je m'ébats de plus en plus joyeusement sur la Surface Absolue. Je me surprends de plus en plus souvent, entre ablutions matinales et petit déjeuner, à sifflotter, chantonner, m'ébattre et m'égayer d'un rien, comme un gamin, retrouvant sans y penser de petits airs de comptines qui ont fait mes délices d'enfant. Je veux bien retomber en enfance si par là je retrouve l'éternité perdue.

La joie est l'oeuvre de l'adulte qui laisse fleurir en lui les promesses de l'enfance éternelle : Dionysos, vieillard barbu et majestueux, humoristiquement, est cet enfant aux boucles blondes qui joue au tritrac, qui fait et défait les mondes.