Certains lecteurs ou auditeurs me confient un embarras : ils manqueraient de culture philosophique, ayant de longtemps oublié les rudiments acquis lors d'une lointaine terminale de philosophie, et puis le travail, l'éducation des enfants, les soucis de l'existence, et tout le reste... Que dire? C'est ce qu'on appelle la réalité. J'ai envie de répondre à la manière de Montaigne : "Avez-vous pas vécu?". Quel meilleur apprentissage pour le philosopher que les soucis ordinaires de l'existence, l'éducation des enfants, les aléas de l'amour et de la vie professionnelle, les incertitudes de la vie sociale et politique? Où donc trouver le creuset de la réflexion sincère et véritable si ce n'est dans la réalité elle-même, comme s'il existait par ailleurs un domaine réservé, je ne sais quel asile où fleurirait la pensée des sages? Je ne vois pas de meilleure école que celle-là, de plus essentielle et décisive. Bien sûr il y a les livres, les bibliothèques, les musées, le cinéma, tous ces lieux et supports dits culturels, mais c'est là une culture indirecte qui ne saurait dispenser d'aller au charbon, de plonger ses mains dans le cambuis, et d'éprouver la résistance des choses. C'est encore dans le contact avec la réalité que l'on a le plus de chance de rencontrer le poinçon du réel.

C'est ici que je me félicite d'avoir enfin un contact avec des adultes. Ce n'est pas que je regrette les années passées à enseigner des adolescents, dont j'ai pu apprécier la fraîcheur d'esprit et la vivacité, mais cet enseignement-là est finalement décevant, et, comment dire, abstrait. Ils ne sont pas vraiment engagés dans l'existence, ils visent un examen et non un développement personnel. Ils sont, comme le profeseur, conditionnés par le fagottage de l'institution. Le professeur peut encourager un éveil de la pensée, mais pour ainsi dire dans le vide. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas grand chose.

C'est l'âge mûr qui permet et devrait encourager un aller-retour, de la vie concrète aux textes fondateurs, et inversement, dans une dialectique vivante de la vie et de la pensée. La culture ne prend son sens que par là. Hors de quoi ce n'est que fricassée verbale, - ou existence sans conscience. Mieux encore est de créer, par l'observation lucide et la réflexion, un monde pleinement sien.

Epicure déclare : "Fuis la culture, bienheureux, toutes voiles déployées!". Les mauvais coucheurs de l'anti-épicurisme primaire y ont vu un aveu d'ignorance, voire un plaidoyer pour l'imbécillité. Ont-ils seulement fourni l'effort de lire cet esprit difficile, subtil, malicieux, provocateur? Ils auraient rougi de leur propre imbécillité! Car l'intention polémique d'Epicure est parfaitement claire : n'accumulez-pas des savoirs inutiles, de fausses parures, mais travaillez à vous libérer vous-même, et vos proches. "Il ne faut pas faire de la philosophie pour l'apparence, mais sincèrement, car nous n'avons pas besoin d'une guérison apparente seulement, mais d'une guérison réelle".(Sentences vaticanes : 54)

Bien entendu, il faut condamner l'inculture, y remédier autant qu'il est possible par l'éducation. Mais la culture n'est pas une fin en soi, un trophée, ou phallus d'exhibition. Certains la vénèrent d'autant plus qu'ils n'en voient pas les limites, et les risques encore moins. De pratiquer nous rend humble, nous révélant chaque jour notre indépassable statut d'éternel débutant. Aussi, entre inculture de barbare, et hyperculture de spécialiste, importe-t-il de développer l'esprit - plutôt  : la puissance conjointe du corps et de l'esprit - selon le vecteur flexible et mouvant d'une a-culture libre et critique. Un peu comme les Chinois qui recommandent un non-penser qui n'est ni absence de pensée ni pensée obsessionnelle. Ou  encore selon le mode moyen - qui dans l'ancienne grammaire grecque désignait un mode intermédiaire entre l'actif et le passif. Pensée du tiers en somme, tout à fait dans l'esprit de l'a-philosophie!