Je m'efforce, dans ces récents articles, d'élaborer de nouveaux rapports entre les divers domaines de la vie et du savoir - métaphysique, scientifique, éthique, géopolitique et artistique -à partir d'une unique source, l'intuition fondamentale de la vérité tragique. Vérité sans concession, vérité de l'Ab-sens, de l'indifférence absolue du réel. Vérité perpétuellement déniée, refusée, expurgée, forclose dans les discours sur l'Etre, dans les représentations communes, et dans les savantes constructions de la science et de la philosophie, toutes soucieuses de conjurer l'effroi, d'apaiser l'angoisse, d'aménager un espace habitable. J'appelle a-philosophie cette pensée de l'originaire, pensée du vortex et du vertige qui recueille l'expérience de l'Ab-sens pour en tirer un autre "habiter", à la proximité du cratère.

Intuition héraclitéenne : il voyait et pensait le feu dans toutes les choses de ce monde, dans le jeu infini des transformations élémentaires, dans la danse des rayons de soleil et dans les arcanes de la profonde nuit. Tout vient du feu et retourne au feu, principe, source, origine, foudre et rayonnement. Le vulgaire ne voit que les formes, le sage voit la naissance et la corruption des formes, dans le jeu divin de Dionysos. Notre vie est une danse autour du feu. Plus justement : une danse du feu. Cette intuition-là est souveraine. Il faut la penser aujourd'hui dans des termes nouveaux.

On ne peut définir positivement le réel. On peut à l'inverse repérer des approximations : présence et évidence du réel sensible ; achoppement de toute entreprise de représentation sur l'informulable, ce  X d'un "il y a" originaire qui se dérobe à toute définition, toute conceptualisation ; expérience subjective du trou dans l'image et dans la symbolisation ; effroi devant l'immense, dans l'angoise, le terrifiant, le sublime ; expérience du vertige, dans la contemplation du ciel étoilé, de la nuit noire et de l'impermanance de toute chose ; proximité du gouffre, dans la poreuse édification du monde intérieur, au contact sensible des monstres, des génies, des anges, et du daïmon ; puissance irréfutable d'une violence sans visage, d'une aspiration infinie dans le jaillissement créateur ; tout ce qui échappe, insiste, fouaille selon l'obscure logique d'un "a-logos" sans contour, irrépressible et tourbillonnaire : forces d'un Tout-Autre, à jamais étranger, multiple et inassimilable puissance du réel.

Ce ne sont là que notations poétiques. Mais elles nous mettent en face de l'énigme. Je ne sais si cela peut se penser, d'autant qu'il faut s'interdire absolument tout recours au religieux et au mystique. Ce Tout-Autre n'est pas à entendre comme une manifestation de quelque puissance transcendante, devant laquelle il faudrait s'agenouiller dans la crainte et le tremblement. Nous voici résolument agnostiques, immanentistes, naturalistes. Ce qui se dit péniblement dans ces phrases est de l'ordre souverain de la nature où l'homme, comme toute chose, est définitivement impliqué. Surface absolue! Mais cette surface n'est pas sans plis et replis, gouffres et promontoires, abîmes et plaines de bonace. Nous autres humains, nous tournons autour d'un trou, extérieur et intérieur inséparablement, nous rêvons de surfaces égales, de temples habités et musicaux, de retraites paisibles sous les chênes, mais le vent ébranle nos édifices douteux, s'engouffre par tous les orifices du corps, emporte nos châteaux de cartes, déréalise et dissémine nos pensées et nos corps. "Tout branle", mais tout continue.

Je ne célèbre en rien les funérailles de la pensée ou de la vie. Aucun nihilisme, aucun dolorisme. C'est ici le chant de Dionysos, enfant et vieillard, imberbe et barbu, mâle et femelle, divin et humain, mourant et renaissant. Etreinte paradoxale des contraires, des extrêmes et des mesures, construction-destruction, Eternel Advenir, et le vide et les formes. L'essentiel, pour se mettre en route, est de comprendre l'inadéquation du savoir et du réel.