Le tragique c'est l'acceptation inconditionnelle d'une proposition de base : le besoin de sens est le fondement non-su de la posture religieuse, si bien que le tragique se définit à l'inverse comme accueil de l'Ab-sens. Le référent de la position tragique c'est le réel en tant que tel. La vérité n'est pas l'affirmation et la recherche du sens, mais la contemplation désintéressée du réel comme Ab-sens. Dés lors le savoir est toujours relatif, non pas nul mais sujet à doute, structurellement, dès le départ et jusque dans ses résultats, toujours amendables et perfectibles. L'essentiel est de bien saisir l'écart indépassable entre le savoir (plutôt les savoirs) et le réel, entre le mot et la chose, le discours et son "objet". C'est pourquoi nous parlons d'un impossible, d'une irréconciliation fondamentale. Ce point de vue n'est pas vraiment neuf, il se trouve des auteurs qui l'ont exprimé avant nous. Mais, comme par hasard, ils ont été peu entendus, voire pourchassés et exclus de la communauté philosophique. "Ci-gît Spinoza, crachez sur sa tombe!". Sans parler de la "disparition" suspecte des écrits de Démocrite, d'Epicure et des "hérétiques", tous plus ou moins assimilés aux "pourceaux d'Epicure". Quand on ne sait comment combattre une intuition géniale et dérangeante, on va chercher de honteuses inventions biographiques pour disqualifier l'auteur. Mais la ficelle est trop grosse. Je crois que nos jours il est possible de penser, de parler et d'écrire sans risquer le bûcher, du moins dans quelques pays qui n'ont pas encore sombré dans la barbarie. C'est un combat sans fin : élever le flambeau de la raison pour repousser les ténèbres de la confusion. Quant à nous, nous ne nous déroberons pas, et c'est déjà là une position éthique, la première, qui conditionne tout le reste.

Supposons acquise la position tragique. Comment construire une position éthique sans tomber dans la contradiction? On pourrait estimer que le tragique, en tant qu'il supprime la référence au sens, abolit de fait toute exigence éthique, abandonnant tout un chacun à l'arbitraire du nihilisme. La chute du sens entraînerait la chute des valeurs, égalisant toute conduite dans l'indétermination du relativisme, supprimant tout devoir moral, toute justification et toute responsabilité. C'est le reproche que l'on adressait régulièrement aux épicuriens, suspectés de nier toute morale, de légitimer le dérèglement des sens, de prôner la licence, la débauche, l'irresponsabilité, la mollesse et l'incurie, quand ce n'est pas le crime! Mais dans les faits force était de constater que ces mêmes épicuriens réputés dépravés étaient d'une vertu exemplaire!

Que faut-il entendre par éthique? L'éthos c'est le caractère, la manière d'être, l'habitude, la conduite pratique de la vie, d'où l'art de vivre - et de mourir. Pour un philosophe l'éthique dérive d'une conduite de connaissance, d'une métaphysique, car il s'agit bien de fonder une existence juste et bonne sur une connaissance assurée. De telle métaphysique dériverait logiquement telle éthique, telle conduite de vie, telle option de valeur, tel comportement privé et social. Les Anciens avaient ce souci admirable de vivre leur pensée dans un engagement concret qui mettait en jeu la personne dans son intégralité. Notre question se formule donc de la manière suivante : sur la base d'une "métaphysique" de l'Ab-sens comment former une éthique concrète éclairée par la connaissance?

Les bases traditionnelles de l'éthique s'effondrent : la Providence, le Raison universelle (stoïcienne ou platonicienne), les valeurs a priori, les autorités et les conventions. Rendu à sa liberté fondamentale le sujet humain se découvre créateur de son existence, puisant en lui-même les mobiles, les motifs et les raisons de son activité. Considérant la nature il se découvre élément parmi les éléments, principe énergétique, à la recherche de son bien propre. Epicure dira : vivre selon la nature, accepter en soi, et manifester l'énergie vitale de la nature. Nietzsche dit plutôt : laisser jouer en soi les forces actives, devenir le créateur de soi dans l'affirmation de la volonté de puissance. Ethique de l'accueil et de la création. Il faut insister : il existe une gratuité de l'existence, une grâce (charis) originelle, toute semblable au jeu de Dionysos-enfant, inventivité de l'innocence. C'est cela qu'il garder comme le bien le plus précieux, don exquis de la nature, et que l'état social tend de mille manières à corrompre. L'homme tragique sera nécessairement un résistant, et non un asocial, ou un pervers criminel. Se sentant coexistant de tous les éléments de la nature il se sait forcément en accointance avec autrui, mais libre de choisir, autant qu'il se peut, les compagnons de route et de destin : amitié philosophique, éthique de l'amitié et de la con-vivialité. "L'amitié mène sa danse autour du monde habité et nous invite tous à la vie heureuse". Tragique partagé, éthique de la rencontre et de la créativité commune.

Bien sûr il y a la politique, il y a des Etats, les pouvoirs, les administrations, les restrictions de toute sorte. Il y a l'hétéronomie inévitable du social. Faire avec ne signifie pas abdiquer. Ici on peut choisir : s'engager dans la lutte, se retirer dans son ermitage. On peut également créer des communautés de pensée, élargir le cercle de la liberté, construire une sorte de contre-société de l'esprit. De toute manière, sur fond d'Ab-sens, le sens qui peut émerger est l'oeuvre de la pensée, de la parole, de la création. Le sens n'est autre chose que l'acte de la conscience qui accompagne le déploiement d'une énergie libre. Il naît avec l'action, il se développe dans l'acte, il survit quelque temps à l'acte, dans le souvenir, et la sédimentation des formes. Il serait vain de penser qu'il puisse prétendre à une quelconque immortalité, si, comme tout processus physique et psychique, il exprime la loi de l'impermanence universelle.

L'abolition du sens dans la reconnaissance de l'Ab-sens ne conduit au nihilisme que celui qui cofond Ab-sens et Non-sens. L'éthique est au delà du ressentiment et du malheur. Elle fonde une autre intelligence de la vie, où le déploiement énergétique est l'essentiel. Le sens n'est pas un préalable, une condition, une forme a priori, une valeur en soi, mais un effet, et comme tel, secondaire et conditionné.