Dans les représentations artistiques de la mélancolie, comme dans la fameuse gravure de Dürer, le sujet est grave et solitaire, la tête légèrement inclinée, la joue posée sur la main gauche, le regard fixant un point précis, indéterminable pourtant, comme si un objet mystérieux, totalement invisible, concentrait toute son attention, en une sorte de rêverie douloureuse.  Très évidemment, les lois de la perception ordinaire sont ici ignorées : le spectateur sent à l'évidence que ce sujet est absent du monde, étranger aux choses et aux mouvements qui s'y déroulent, à la fois ramassé en soi jusqu'au vertige, et pourtant fixé hors de soi sur un élément extérieur, ce point de convergence invisible, où, comme dans un vortex, les objets se contractent et s'évident vers un fond sans fond, vide paradoxal qui, à la manière d'un trou noir, absorbe toutes les énergies et les choses du monde.

Cette question me semble de la plus haute importance, de nature à révéler quelque chose d'inédit sur la sensibilité mélancolique. Le peintre, le sculpteur, classique et moderne, ont ici mis en évidence une typologie dont le sens échappera longtemps à la science psychiatrique, et à la philosophie de même. Quel est cet étrange objet que contemple le mélancolique, si du moins il nous est possible de parler d'objet? C'est plutôt un point fixe, purement géométrique, et comme tel dépourvu absolument de forme, de contours, d'épaisseur, de volume, de couleurs. Purement abstrait, mais localisé en un lieu, abs-trait du plan du monde, ex-tracté, isolé, invisible mais présent. D'une présence absente, sans matérialité, sans substance, inscription insistante, parfaitement nue, sur l'échiquier disqualifié de la perception. Ce n'est pas un objet parmi les autres, c'est au sens strict une ex-ception signifiante, alors même qu'aucun signe ne permet de le localiser, sauf pour ce regard ek-statique qui le contemple obstinément sans le voir jamais.

Objet ou in-objet? Non ce n'est pas un objet, pas davantage une chose, ni un signe, ni un signifiant, sauf à admettre qu'il puisse exister un signifiant du manque de signifiant. Risquons la formule : indice d'un trou dans la structure, pas exactement un manque, car enfin il ne manque rien, mais un trait, un chiffre, à la manière d'un gravé minimal sur une pierre blanche. Ebauche d'un discours, premier geste, discours interrompu, impossible. Ce qu'il faudrait dire là échappe à toute parole, à toute confidence, car la confidence suppose une fiance minimale, une con-fiance constitutive, un Autre à qui con-fier, et se fier. Or, ressort mal connu de la mélancolie, d'autre, justement il n'y en a pas. Ce plan où s'incrit cette ébauche de signe n'est que le plan du vide, de l'absence et de l'Ab-sens. Le mélancolique se sait seul au monde, de toujours et pour toujours. Et pourtant il fait un geste, il ébauche, il cherche à trouer ce terrible silence qui le pétrifie.

Si la mélancolie fascine tant, de l'Antiquité à nos jours, c'est qu'on lui suppose un mystère, un savoir radical et incommunicable, que tout un chacun pressent d'aventure en soi-même, mais qu'il méconnaît tout aussi radicalement, et dont le mélancolique donnerait le visage A VOIR. Dans l'extrême de cette pathologie chacun peut entrevoir, quitte à l'oublier au plus vite, un des ressorts fondamentaux de la condition humaine : joie et tristesse, exaltation et mornitude, et par delà tout cela, qui est fort banal, la connaissance de la solitude. '"Seul tu nais, seul tu meurs". Et entre les deux que fais-tu?.

De toutes les passions, celle ci est la plus sauvage - et la plus universelle. Car enfin, il faudrait être un monstre ou un dieu, pour ne pas pressentir, ne serait-ce qu'un instant, l'étranganté de notre condition. A un doigt de la folie, la mélancolie, par ce trait quasi insignifiant gravé sur le plan vide du monde, nous montre l'extrême voisinage du symbolique et du réel. Juste un petit trait, juste un point minuscule et invisible, juste cette obstination saugrenue à fixer ce qui n'est pas sans cesser pourtant d'apparaître, et nous voici enre deux mondes, également invivables : le réel sans mesure, et le monde borné des hommes. Entre Apeiron, l'Illimité - et Peras, la limite - ce no man's land de la connaissance, à l'orée des choses.

Il n'est point nécessaire d'attendre la mort pour entrevoir le poids spécifique du Réel d'Absence. Il est en nous, du moins pour une conscience qui ne reculera pas devant l'effoi.