Il faut une patience infinie pour faire un philosophe. De l'éblouissement premier qui s'empare de nous à la lecture d'une grande pensée, du premier et décisif éveil, du premier flamboiement divin, - pour moi ce fut Schopenhauer - jusqu'à l'éclosion improbable de la maturité philosophique, que de temps, que d'expériences douloureuses ou exaltantes, que de livres lus, de pensées avortées, d'intuitions ratées, de conversations languissantes ou stimulantes, que de rêves, de projets, de fatigue, de découragements, d'abandons honteux, de reprises et de résolutions - que de courage! Regardant en arrière, je vois mes débuts hésitants à la Faculté, puis dans la profession - il faut bien gagner sa vie - mes longues années de pratique d'enseignant, satisfactions et déboires, lassitude et renouvellements, et je me demande par quel miracle je n'ai jamais cédé, abandonné, renoncé. Il faut croire qu'un désir très puissant me poussait en avant, qui efface à mesure les déceptions, et me ramène inlassablement dans la Voie. Je n'invoquerai aucune vocation, aucun don particulier, médiocre que j'étais, et dans les études, et dans les recherches. En fait je ne savais pas bien ce que je désirais savoir, je tâtonnais, tout en avançant, guidé peut-être par un certain Daïmon qui ne me lâchait pas, me ramenant implacablement à ma passion, au mépris de mes doutes et de mes incertitudes.

D'aucuns, inspirés par le dieu, saisissent d'un coup, très jeunes, leur intuition centrale. Moi, sans qualité particulière, indécis, ballotant, impropre au raisonnement et à la logique, nerveux, impatient et sensitif, je passerai des années à dégager le centre de mon questionnement, le vif de mon exigence existentielle. Ma seule arme sera le sens aigu du tragique, dont la philosophie officielle ne me donnera guère les clés. J'étudie, j'observe, j'écoute, et je piaffe d'impatience, comme si je pressentais qu'on me dérobe l'essentiel, que tout ce qui se dit et se pense n'était qu'esquive, aimable verbiage autour d'un non-dit essentiel, mascarade conceptuelle et menterie. Oui, ce que Schopenhauer avait découvert, cela qui était le centre vivant de l'univers et de l'homme, on s'était empressé de le maquiller, de le déformer, de l'enterrer.

Quel était donc ce pressant désir de savoir qui me poussait malgré moi vers la spéculation? Bien sûr, et on aurait bien tort de le méconnaître, c'était certainement une soif de me connaïtre moi-même, tant mon existence concrète, mes dispositions psychiques, mes questions et mes inquiétudes me semblaient à moi-même incompréhensibles. Je me vivais éparpillé, ex-centré, flottant et pusillanimme, condamnant le lendemain ce que j'avais adoré la veille, et ballotant dans une interminable indécision. Je me voulais poète et je n'écrivais que de médiocres poèmes, je me voulais philosophe et j'étais incapable d'un travail suivi. Il fallait que je me résolve. J'entrepris une psychanalyse qui dura une éternité, non par mauvais vouloir - j'étais un patient de bonne composition, mais je ne retirais aucun soulagement durable et significatif de la cure. Par contre j' y ai beaucoup appris, encore que cette leçon me fît souvent plus de mal que de bien. Je suis de naturel assez souple, mais d'un scepticisme radical, d'une incroyance rare, d'un a-théisme combatif et sournois, qui fait de moi, et malgré moi, un patient rétif. Quoi qu'il en soit, ces années de recherche nourrirent en moi le philosophe plus que le patient. L'essentiel de ces découvertes a enrichi, assoupli la pensée, au détriment peut-être de ma santé. Mais j'ai retiré de cette expérience un savoir paradoxal, dont la formule pourrait être : je sais que le savoir ne fonde pas l'existence, que la connaissance de soi ne donne aucune clé de bonheur, et surtout, que la révélation du réel déchire à jamais nos rêves de bienheureuse unification. Cela je le compris par moi-même, et la psychanalyse ne fut qu'un révélateur parmi d'autres, dont l'enseignement s'approfondit par une compréhension régénérée de la philosophie. Dès lors j'étais vraiment dans la voie, la mienne.

Je dirai volontiers aujourd'hui, parodiant et déformant l'oracle de Delphes : "Connais toi toi même, et tu sauras que tu ne connaîtras ni l'univers, ni les dieux, et toi-même bien moins encore!"

De ceci découle que la psychologie se voit totalement démystifiée, mais surtout que la connaissance ne vise pas un bien-être particulier, et nullement le bonheur. Son rôle est de nous ouvrir définitivement à la brèche, d'insrire en notre conscience la conscience du non-savoir, de la non-maîtrise, avec, en contre modèle, une forme de quiétude dans la contemplation des choses. D'où cette conception toute mienne que j'exprime dans ce terme un peu baroque d'A-philosophie.

J'en ai souvent parlé. J'éviterai, si possible, de me répéter. Ce qui me remplit de joie, à ce jour, c'est la conviction, fondée ou non, que je suis parvenu enfin à la compréhension, imparfaite mais assurée, de ce qui était de toujours la cause secrète de mon désir. Que l'important n'est pas tant de goûter ça et là quelque satisfaction passagère, encore  qu'il n'y ait pas lieu de cracher dans la soupe, mais de suivre avec confiance ce Daïmon énigmatique, ce génie ambigü, ce double caché qui a l'air de mieux savoir que nous-même, la Voie qui est étrangement la nôtre, et qui ne se révèle  qu'aux détours de ce processus laborieux que l'on appelle l'existence.