Pour connaître l'orientation fondamentale d'un discours, et pour juger de sa pertinence, il faut considérer trois termes : réel, savoir, vérité, et examiner leur rapport stucturel. A partir de quoi on peut découvrir leur relation explicite et implicite au quatrième terme, qui décide de tout : le sens.

La religion se définit par l'affirmation du sens. L'esprit religieux est celui qui ne peut se passer de sens, quitte à travestir la réalité, à procéder par déni du réel, par forclusion et forçage, pour rétablir l'indispensable illusion, qui seule rend l'existence supportable. D'où un traitement spécifique du savoir et de la vérité. On définira d'emblée la vérité comme savoir du sens, la quête n'étant autre chose que la laborieuse retrouvaille d'un sens préétabli (dans la tradition, le mythe ou le livre saint), attesté dans un rite, transmis par une caste spécialisée. "Tu ne chercherais pas Dieu si tu ne l'avais déjà trouvé". La vérité n'est jamais la découverte d'un réel nouveau, la création aventureuse d'un savoir nouveau (comme dans les sciences), mais le chemin confirmatif d'une révélation anté-historique, préexistant à l'existence concrète, dont chaque impétrant doit faire par soi-même la redécouverte éblouissante. Vérité à jamais figée, Savoir transhistorique, identité du Savoir et du Sens. En dernier ressort c'est toujours Dieu, ou le Bien, ou la Providence qui garantit souverainement, et hors contrôle, l'identité du savoir et du sens. Dans l'affaire, le Réel est systématiquement ignoré, forclos, ou ployé de force à l'interprétation dogmatique. Exemple : un malheureux échappe à la mort, suite à un effroyable cataclysme qui a emporté toute la population, et déclare que, par la volonté du Très Haut, il a été sauvé. Mais il n'incrimine pas un instant le même Très Haut d'être à l'origine de la catastrophe. Le réel, dans sa radicale brutalité, est purement et simplement radié de son discours. Que la religion s'accomode mal du discours scientifique, y résiste avec la dernière énergie, pour ne céder qu'à son corps défendant, toute l'histoire des idées le montre suffisamment. Ce qui peut étonner c'est que le discours religieux subsiste à toutes les réfutations, et comme les têtes coupées de l'Hydre puisse repousser indéfiniment :  la religion est le refuge du sens, l'asile indéfectible des désirs fondamentaux de la psyché : désir de protection, de sécurité, d'amour, de lien signifiant par delà les démentis du réel.

La puissance du discours scientifique tient à ceci qu'il ne pose pas le sens comme un préalable, acceptant de considérer les faits, d'observer, d'expérimenter, pour mettre toujours le savoir au risque de l'expérience. Il en résulte un savoir mouvant, ouvert, multiple, sans cesse amendable et amendé, dans une course en avant vers ce qu'on pose comme l'horizon de la vérité : adéquation du savoir au réel. La vérité est toujours à venir, toujours espérée, toujours reconduite dans un processus qui semble infini. C'est ce qui fait l'incroyable dynamisme de la science, et sa déception. Le savoir fuit en se construisant, la vérité s'éloigne à mesure et le réel se dissimule ne se manifestant.  Comme disait Héraclite : "La nature aime à se cacher". En somme la science crée des savoirs, opératoires, vérifiables et falsifiables, mais toujours incomplets, mal raccordés, qui ne font pas système, et qui laissent ouverte la question de la vérité. Il n' y a pas de vérité scientifique, pas de clôture du savoir. La science ne peut rien fonder en dehors de son champ d'application propre, elle frustre nécessairement nos désirs, ouvrant la pensée à d'autres horizons de connaissance. Et surtout elle contribue à ruiner la question du sens : comment trouver un sens à l'univers infini, au mouvement des particules dans le vide, à cette nécessité qui plie tout vivant à la mort, à cette inconcevable puissance de constrution et de destruction qui entraîne toute chose dans un tourbillon d'insignifiance? Devant l'absurde, bien des savants reculent, et comme Pascal, horrifiés par le vide, finissent par se jeter dans les bras invisibles de la Providence.

Nous voici en présence du vrai problème, et je ne suis pas sûr que la philosophie l'ait abordé de manière correcte, balançant entre la volonté du sens, la religion, et la reconnaissance du non-sens. Les uns construisent de laborieux systèmes destinés à sauver Dieu (théodicées), et restaurer le sens perdu (Platon). D'autres, convertis à la perspective scientifique, libérés de l'obsession du sens, acceptent de perenniser la coupure, tranchent dans le vif et déclarent, comme Lucrèce, que le savoir nous libère, nous guérit de l'illusion religieuse, que la vérité est considération du réel, quelle qu'en soit la dureté. A ce point un nouvelle différence apparaît, entre ceux qui, optimistes, croient que le savoir peut étreindre le réel (selon le schéma  de la rationalité scientifique) et ceux, sceptiques ou pyrrhonniens, qui dénoncent les illusions du savoir, et déclarent le réel inaccessible, inconnaissable. Pour ces derniers la vérité ne s'entend plus comme adéquation du savoir au réel, mais brisure, ouverture infinie, abîme. "La vérité est dans l'abîme" (Démocrite).

Pyrrhonisme de notre temps  : savoirs valides mais qui ne font pas totalité, ni vérité. Réel en partie connaissable (?), mais échappant pour l'essentiel à toute prise. Dissociation du savoir et du réel. Dissociation du savoir et de la vérité. Quant au sens, s'il continue d'exister dans la conduite de la vie subjective et sociale, il est radicalement écarté, non dans une affirmation gratuite du non-sens universel, mais comme absence, donc ab-sens. C'est dans l'espace paradoxal de cet ab-sens que la vérité se conçoit comme accueil et ouverture infinie, en deça et par delà le formulable.

Bilan : la religion, émasculant le réel, rabat la vérité sur le savoir, identifié  au sens. Savoir du sens. Apologie de l'Un. - La science, renonçant à la dictature du sens, peut aborder le réel et construire des savoirs, reléguant la vérité  dans l'infini de l'avenir. Eclatement du savoir, ratage fécond du réel. - La philosophie hésite entre la réunification religieuse et la dispersion scientifique, accumulant des savoirs sans certitude qui ne font pas vérité, nostalgique du sens et ouverte cependant non sans réticence à la problématique du réel, qu'elle semble cependant incapable à positionner, en raison de ses postulats rationnels. (Parménide : "c'est le même que être et penser".)

Je ne vois guère que l'A-philosophie pour se détacher totalement  du sens, plaçant l'ab-sens au centre de sa démarche, comme marque spécifique du réel, trou structurel au centre de toute représentation. Dès lors réel et savoir sont disjoints, savoir et vérité de même, la vérité de l'ab-sens étant la suprême référence de la pensée. Encore faut-il préciser que l'ab-sens n'est pas un sens inversé, comme est le non-sens, qui se pense toujours sur fond de sens. Ab-sens est cette indifférence de l'éloignement, indécidabilité, dont la seule certitude avérée est que les choses ne font pas Tout, ni Un, que le multiple, en somme et en partie, est indépassable : lacération de Dionysos.