L'atome est-il le minimum corpusculaire, ultime élément de la division "matérielle", ou le minimum pensable,  ultime élément qu'une conceptualisation discriminante puisse concevoir, avant la dissolution de l'univers dans le Khaos? Parfois Démocrite parle d'"idea", ce qui peut s'entendre comme "idée", ou "forme", abstraction géométrique, définissable en figure, place, rang dans une série, rapport avec d'autres formes de même nature. Démocrite est-il physicien ou géomètre? L'idea peut aussi se concevoir à la manière d'une lettre de l'alphabet, comme un "A" qui soit distinct d'un "B", ou un "N" qui est de même forme que le "Z", mais autrement disposée, ou d'un "d" qui est l'inverse d' un "b", d'un "p" inverse d'un "q", l'essentiel étant de comprendre qu'il faut une table des éléments fondamentaux, à partir de quoi on peut concevoir l'univers  comme une combinatoire de lettres formant un texte. Le problème, c'est que Démocrite soutient que les atomes sont en nombre infini, et infinis de forme, ce que Epicure lui reprochera : s'il est des atomes de grande taille ils seraient perceptibles, ce qui n'est malheureusement pas le cas. La logique - et les données perceptives - nous induiraient plutôt à penser que si les atomes sont infinis en nombre, ils ne peuvent l'être quant à leur taille. De ceci résulte que Démocrite pense plutôt en géomètre, les atomes étant les figures élémentaires d'une combinatoire infinie, là où Epicure pense en physicien, considérant l'atome comme un élément corpusculaire.

Ce que je retiens de ce débat c'est que l'atome puisse se concevoir comme une lettre, la molécule comme un mot, le corps comme une phrase ou un vers, les corps complexes comme des paragraphes ou des strophes. Le monde serait assimilable à un discours, ou mieux à un poème, non pour chercher illusoirement quelque démiurge ou créateur créationniste, poète de l'univers, mais pour nous donner à concevoir le travail du poète ou du philosophe comme identique au travail de la physis. De même que les atomes s'entrechoquent, s'entremêlent, se repoussent, se combinent à l'infini pour former des corps éphémères, de même le poète reçoit les suggestions des mots, leur résonance, leur rythmique, leur halo, leur musique, leur signification, les laisse chanter, s'entrechoquer, danser, se lier par les liens d'Aphrodite,, se repousser selon les humeurs d'Eris, se combiner et faire surgir des vers, des strophes, des poèmes enfin, doublures inattendues de la créativité naturelle.

La poiétique serait un cas particulier de la physique, le poète un jardinier, mieux, l'agent impersonnel de la physis végétale. Les poèmes naissent comme naissent les fleurs. Le vrai poète suspend l'intentionnalité, la conscience discriminante, le jugement et la volonté pour se laisser porter par les forces de nature, soulevé par le vent, chevauché par le soleil et la lune, illuminé par les aurores, gavé de suc, de sève, de nectar, enivré de pollen! Il se laisse glisser dans le rythme universel, sans pensée, sans souci, inspiré comme on dit, mais d'une respiration dionysiaque, toute physique, cosmique, tourbillonnaire, passivement actif à recueillir et redoubler les effets de forces qui le traversent. La conscience ne disparaît pas, mais loin de guider ou de maîtriser, elle se fait receptable, glissant comme vent sur les feuilles, comme barque sur la rivière : pas de force réactive qui s'oppose aux forces actives (les éléments), mais ce laisser-faire, ce laisser-passer, cet accueil inconditionnel qui abolit les frontières entre dehors et dedans, réalisant le miracle d'une pensée sans pensée, d'une action sans action. "Volentem fata ferunt, nolentem trahunt" : le destin porte celui qui consent, entraîne celui qui résiste (Sénèque).

Le poète n'est pas un auteur, si ce n'est au sens métaphorique. La fleur ne produit pas de fleurs. Cela fleurit, voilà tout, selon un jeu de forces à jamais incompréhensible. Ni être, ni substance, ni sujet : la pure, tragique et sublime efflorescence universelle.