Contempler c'est voir sans regarder. Sans intention particulière, sans discrimination, sans jugement, sans volonté de comprendre, sans concept. Contempler c'est simplement s'asseoir, et laisser les choses se faire sans intervention, sans intentionnalié. La pensée ne s'arrête pas vraiment, les images et les idées continuent leur ronde imprévisible, mais bientôt avec plus de lenteur, de légèreté, comme si la danse cessait de nous affecter, de nous tourmenter ou de nous exciter. Elle est toujours là, et rien ne peut vraiment la supprimer, mais l'art c'est précisément de renoncer à la diriger, comme de l'assécher. Nous ne serons jamis des grenouilles, et rechercher un état de vide mental est une perte de temps. Les Chinois du Tchan distinguaient soigneusement trois régimes de la pensée : la pensée préoccupée, la pensée calme et contemplative qu'ils appellent la non-pensée, et l'absence de pensée, qu'ils tiennent pour un mirage. Il faut camer la pensée préoccupée, mettre le cortex au repos, et laisser faire, se rendre spectateur des processus, internes et externes, dans une passive activité d'acceuil et de non-agir. Il y faut un certain entraînement, mais le plus difficile est de renoncer à la maîtrise, au contrôle, à l'intentionnamlité de la conscience.

Hier soir, assis sur mon balcon, je rêvassais, quand la pluie se mit à tomber. Je me suis oublié, moi et mes projets, moi et mes aigreurs, sans effort particulier, simplement par le détournement de mon regard. Je regardais la pluie tomber, les feuilles des arbres se tordre dans le vent, sensible soudain à la fraîcheur qui montait de la terre, à ce tourbillonnement tout autour, à cette évidence des forces naturelles en mouvement. Ma conscience enregistrait les événements, simplement, calmement. Ce fut un moment de grâce, sans rien de spécial. La pluie tombait, voilà tout.

Après coup je me dis que la contemplation externe donne le modèle de la contemplation interne. Il en va des images et des pensées comme des gouttes de pluie : cela tombe, on ne sait d'où, cela passe. Les tourbillons externes et internes, même tourbillon. C'est la perception éduquée qui introduit les séparations, les frontières et les distinctions, mais revenir à la réceptivité naturelle vous fait vivre directement le fait perceptif comme une évidence sans concept, en deça de nos distinctions savantes.

Le terme "contemplation" évoque, hélas, de profondes visions mystiques ou spirituelles, dans un arrière monde intelligible ou divin. C'est le cas chez Platon, qui nous invite à nous détourner du "tombeau du corps" pour nous élever par dégré vers la contemplation du Vrai, du Beau et du Bien. Sur les murs des églises on voit des croyantes extatiques, le regard rivé au ciel, jouir de ne sais quelle jouissance, s'abîmer dans je ne sais quelle élation, au delà du langage et de la raison. Soit, chacun jouit comme il peut. Mais je ne puis m'empêcher de voir ici une subtile aliénation, une dérive de l'intellect, une perversion de la libido. Toujours le Grand Autre, ou Dieu, ou quelque principe absolu, invérifiable, infalsifiable, excédant toute mesure, où le sujet parachève sa dissolution. La contemplation dont je parle (diable! que les mots sont trompeurs, fallacieux, insidieusement inductifs!) n'a rien de mystique, de "métaphysique", de spirituel. Je  vois la pluie qui tombe, et je suis un instant au coeur du réel. Quoi de plus simple, de plus banal, de plus commun, de plus ordinaire? C'est ici que ça se passe, nulle part ailleurs, et l'imagination, ici, ne trouble pas le jugement, n'induit aucune supercherie. C'est ici : la pluie, comme dans un si simple poème de Verlaine.

Dans certaines versions du Bouddhisme Tantrique on nous explique qu'il n' y a pas à rechercher le nirvâna, que celui qui le cherche s'en éloigne d'autant. Lin Tsi fulminait contre les méditants qui s'acharnent à dépouiller leur esprit, dans l'espoir fou d'atteindre un espace sans espace, un lieu sans lieu, une consience sans conscience, un pur esprit sans esprit. "vous chercherez pendant des millions de kalpa, vous vous changerez en grenouilles, et votre esprit sera toujours aussi stupide et engorgé. Cessez ces macérations, ouvrez les yeux, et vous aurez accès à la libre et naturelle disposition de l'esprit". Que cherchons-nous au dehors, ou au dedans, projetant sans fin nos désirs dans un espace inaccessible, ce qui est là de toute éternité, ni dehors, ni dedans, mais dans l'incomparable laisser-être de l'être-ici.