A ma naissance on m'a infligé les croyances et les rites du catholicisme romain. Par la suite on a cru bon de remettre ma jeune âme entre les mains expertes des pères d'une institution religieuse où j' ai croupi trois ans, entre messe du matin et vesprées, entre chant liturgique et répétitions de latin. Je n' y ai subi nulle  maltraitance d'aucune sorte, plutôt soutenu et encouragé par mes éducateurs, mais traînant une sourde mélancolie, un sentiment de deuil et de solitude irréparable. Je me réfugiai dans la lecture des Trois Mousquetaires, pour l'héroisme et le rêve, et de Robinson Crusoé, dont le sort m'arrachait des larmes. Je me décomposais de langueur dans ces interminables offices, où il fallait jouer le bon petit séminariste épris de spiritualité, soldat du Christ, militant héroïque d'une cause absolue. En guise de christianisme je me découvris brusquement une vocation de poète hellénique, de païen révolté, de sybarite amateur! Dès la troisième du collège l'affaire était entendue : au sortir de ce cauchemar climatisé je me lancerai dans le profane, la poésie, l'art et l'aphrodisie révolutionnaire! L'incontestable mérite des internats religieux est de fabriquer des païens!

Les croyances chrétiennes me semblaient relever du capharnaüm. Comment un dieu bon pouvait-il tolérer  tant de misère, et l'accroître chaque jour par des mesures de contrition, des restrictions absurdes, à croire que le croyant met sa fierté à s'humilier sur l'autel de la culpabilité. De tout cela je ne pouvais souffler mot à quiconque, et c'est dans le plus sévère esseulement que se fit ma révolution intérieure. Dès le Lycée j'étais un a-thée résolu, définitivement défroqué, irrécupérable à la Cause. Mais je dois le reconnaître avec tristesse : s'il est relativement aisé de faire le procès rationnel d'une croyance, il en reste toujours quelque chose. Ma solitude s'était accrue dans des proportions effarantes, mon sentiment de deuil et de culpabilité seraient à jamais  l'effigie macabre de mon samsâra.

J'en ai retiré une aversion définitive pour tous les systèmes religieux, que ma formation philosophique transformera en rejet motivé. Mais c'est dans la poésie et l'art que je touvais mes plus hautes allégresses, neuve vitalité, certitude nouvelle : je serais un grand poète, et je le ferais savoir!

De mes années de philosophie universitaire j'ai un souvenir plutôt ennuyé. Je ne faisais pas grand chose, lisais encore moins, me réveillant parfois à l'écoute de quelque auteur grec, et encore, fallait-il que ce soit quelque autre penseur que ces inévitables Platon et Aristote, ces cannibales de l'Antiquité à qui on réduit le plus souvent l'apport de la pensée hellénique. Mais pourquoi diable ne dit-on mot de Diogène, d'Héraclite, d'Epicure, à croire que c'est encore le Vatican qui dicte les programmes de philosophie! Dans cette section supposée ouvrir les intelligences on n'a pas encore effectué la séparation de l'Eglise et de l'Etat. C'est dans un aimable culte des vieux spiritualistes décatis que l'on prétend former les jeunes esprits, futurs agrégatifs d'une école où l'ennui distingué est la norme de la vérité!

C'est la lecture de Schopenhauer qui m'avait éveillé. A la Faculté on distillait le sommeil dogmatique. Mais ce n'était pas très grave. Il y avait les tavernes, les heures de délicieux loisir, la poésie des rivières et des collines, et puis il y avait Rimbaud, Verlaine, Goethe, Rilke, Hölderlin, les Antésocratiques, et la musique, la divine musique de Mozart, et la musique des Sphères étoilées. J'avais le culte de la Beauté, je ne doutais pas de mon devenir de poète, mais le temps passait, je n'écrivais toujours rien de bien fameux, et puis il fallait songer à gagner ma vie.

Que faire si on sait rien faire, sinon devenir professeur?

Le chrétien défroqué devint marxiste, sartrien, existentialiste, structuraliste, avec entrain, mais sans véritable conviction, engouement de façade, toquades successives, jeux de langage plus que de fait. Certains croient, et croiront toujours, ne changeant que de défroques, indécrottables quant au fond. Moi je suis de la pire espèces, celle des sans feu ni lieu, mieux encore, des pyrrhonniens. Moi aussi, l'homme d'Eglise pourrait m'invectiver à mon trépas : "Ci gît un renégat. Crachez sur sa tombe".

Le seul, le vrai attachement durable de ma vie mentale ce fut la psychanalyse. Je n'en ai que trop parlé ailleurs. Je dirai ceci, à titre de conclusion : j'y ai gagné en subtilité intellectuelle, en connaissance de la psyché, en scepticisme, si la chose était encore possible, mais ni en sérénité, ni en santé. Je croyais guérir mon incurable solitude, elle s'est enfoncée dans les tréfonds ultime de mon être, dont nul, jamais, ne saurait l'extraire. Mais c'est le sort commun, et celui qui pense ne fait en somme qu'en élever la conscience à la suprême certitude. Nous naissons seul, nous vivons seul, nous mourons seul. Le reste est illusion, accointage dispendieux, aménagement et divertissement. Savoir cela, l'intégrer comme vérité indépasable, vous donne au moins cette tranquillité de ne plus croire.

Le plus difficile, en cure psychanalytique, n'est pas d'y travailler, mais de quitter. C'est là le piège. Se sentir écouté, quitte à payer pour cela, c'est quand même un luxe rare, extraordinaire. Quitter c'est retrouver une fois de plus la plage où échoua Robinson après le naufrage. Que vaut une thérapie qui vous délivre d'un mal pour vous plonger dans un autre, plus grave encore? On dira que la cure devrait vous libérer du samsâra, vous ouvrir les portes d'un univers régénéré. Mais je ne vois pas que l'on puisse modifier sa nature fondamentale, or la mienne est fort vicieuse, fort éloignée des normes communes, des communes valeurs, toute tournée vers les mystères de l'originaire, selon une orientation "mystique" ou orientale, métaphysique si l'on veut, où l'intériorité du rêve compte plus que la factuelle adaptation sociale. En des temps plus cruels on m'aurait cloué au piloris. Mais dans la Grèce de Pyrrhon ou d'Epicure j'aurais pu ouvrir école, enseigner quelques originaux épris du Kosmos, ou à défaut, disputer avec les gorets de mon élevage.

A-thée, a-gnostique, a-typique, a-topique, c'est ainsi que je conçois le philosophe, sceptique à l' égard du langage, dont il fait pourtant sa machine de guerre à pourfendre les doctrines, à suspecter les valeurs, à cuire sa monnaie. La solitude elle même se convertit en style. La vraie sagesse est atteinte quand il devient indifférent de vivre ou de mourir. "Vie et mort, une seule et même chose".

Nous sommes toujours dans la posture. Et c'est imposture de feindre s'en échapper. Aucune soviété ne pourrait se passer de cet accord préalable, où chacun croit pouvoir compter, au minimum, sur la prévisiblité de chacun. Postures, rôles, statuts, normes, conventions : le jeu du pouvoir, de l'aliénation, de la continuation. C'est le prix à payer, et il est fort lourd. Mais la connaissance elle aussi, a son prix. C'est la solitude,  et, conséquemment, la liberté.