Nous ne savons comment traduire en français le mot grec "daïmon" en raison de la conception chrétienne ultérieure qui a confisqué la notion  en la diabolisant. Pour un Grec le daïmon n'a rien d'une puissance démoniaque ou diabolique. Elle n'est pas référée spécifiquement à la religion ni au salut de l'âme. L'approche en est essentiellement éthique. C'est ce que l'on voit clairement dans l'Apologie de Socrate, et dans d'autres dialogues socratiques de Platon, je pense nommément au "Phèdre" , où l'on voit Socrate se reprocher à lui-même d'avoir trahi son "démon", d'avoir au fond manqué à sa propre loi intérieure, pour se reprendre aussitôt, et tenir de tous autres propos que des discours de circonstance ou de convention. Après s'être oublié un moment, il revient à sa véritable destination de philosophe, se remémore l'engagement qui le lie à Apollon de dire toujours la vérité, et restaure son démon sur le trône de sa conscience. C'est de là qu'on a identifié un peu vite le démon à la conscience morale, ou même, pourquoi pas, au Surmoi de Freud : une instance interdictrice plus que directrice, une voix morale qui interdit certains agissements mais qui ne donne pas en tant que telle de presciption morale particulière.  En prison, le démon de Socrate lui interdit d'accepter la proposition d'évasion que lui font ses amis : il ne peut accepter de trahir les lois, mêmes injustes ou mal appliquées, au nom de l'amour de la cité, et pour sauver la loi elle même. Je ne vois guère qu'une situation où le démon parle directement à Socrate pour lui recommander positivement une action. C'est dans le "Phédon". Le démon lui dit " Socrate, fais de la musique"! Etrange injonction faite à un vieillard en prison, qui n'a plus qu'un mois à vivre! Mais la dimension symbolique de cette histoire me semble fabuleuse et me réconcilie partiellement avec un Socrate dont par ailleurs je n'apprécie pas beaucoup l'enseignement.

Il fallait rappeler ces faits, parce qui'ils nous donnent accès à la véritable nature du démon. On pourrait essayer de définir le démon comme une sorte de régulateur de la personnalité, en termes psychologiques, ou comme instance souveraine en termes éthiques. Souvent, chez les Grecs, socratiques puis stoïciens, le démon a une connotation morale très marquée : ne pas commettre d'injusrice, ne pas mentir, ne pas tromper ses amis, ne pas manquer à la cité, "rien de trop". Encore une fois l'épicurisme se distingue des autres sagesses, et ce fut une raison supplémentaire de le condamner, comme firent Stoïciens et Chrétiens, au nom de la morale. Que dit Epicure? Qu'est ce qui gouverne la vie humaine, comme la vie en général? La recherche du plaisir, la fuite de la douleur. A cette loi il n'est pas vraiment d'exception : débauchés, criminels, traîtres et autres insensés la suivent tout aussi bien, mais se méprennent sur le sens. Ce sont plus des ignorants et des passionnés que des fautifs. On ne parle guère de culpabilité dans l'épicurisme, on y parle de plaisir naturel et nécessaire, de calcul des plaisirs et des peines, de connaissance naturaliste et de sérénité. Le démon épicurien est très doux, conseiller plus que censeur. Il recommande ce qui est bon pour notre santé   (aponie) et bon pour notre psyché : le plaisir simple et naturel, la sagesse et l'amitié : bref des biens immortels dans la mortalité universelle des corps. Voyez Lucrèce:

"Devisant entre amis, couchés dans l'herbe douce

Goûter le miel de la parole du Maître"

L'épicurien sera moral, non par moralité et amour de la moralité, mais parce que le démon naturel, s'il n'est vicié par l'éducation, la société marchande, la guerre et la haine, le conduira tout doucement à préférer la paix à la guerre, l'amitié à l'hostilité, la connaissance à l'ignorance, le plaisir à la passion, le contentement à l'insatisfaction chronique, en un mot la liberté de l'équilibre à la vertu forcée, volontariste, crispée, et finalement inapplicable et ostentatoire du Stoïcien. Lire là dessus une admirable petite fable de La Fontaine  : "le philosophe scythe". On pense aussi à ces éducations castratrices et moralisantes qui défont la personnalité en prétendant l'améliorer. Et là dessus relire Montaigne, évoquant les coups de sangle que les autres reçoivent au collège, d'où ils  sortent déformés, déhanchés et dénaturés, alors que lui, dans la douceur et la mollesse, développe pleinement son intelligence et sa nature. Le vrai démon n'est pas celui de la morale, et bien entendu nullement celui de la religion, mais le génie propre de l'individu qui devrait commander et réguler ses instincts, non pour les casser, mais pour les faire servir à l'autarcie du sage et à la béatitude de l'amitié, "conformément à la loi de nature" GK