Nos considérations pyrrhoniennes vous ont peut-être plongés dans un abîme de perplexité. Si c'est le cas, bravo, vous êtes en bonne voie! On ne saurait philosopher véritablement sans sombrer de temps en temps dans une "aporie", une absence de ressources, de certitude et de repère. Bien entendu il n'est pas bon de s'y installer comme dans un nid douillet (Montaigne) ou d'y crever de désespoir. La leçon pyrrhonienne est rude. Mais je crois qu'il faut y passer, comme dans un entonnoir, ou comme dans le ventre de la baleine, en espérant revivre mieux et plus fort. C'est une épreuve de vérité qui doit nous tremper au fer rouge, et non nous affaiblir. Il est toujours loisible de faire demi tour si le feu est trop cuisant. Nul n'est tenu de philosopher. Il en va comme de la poésie : nul n'est tenu d'écrire des vers, ou de commettre un livre.

La vérité pyrrhonienne est de type spéculatif, mais avec une nette intention éthique : il s'agit de trouver le chemin du bonheur (je préfère dire de la félicité, terme un peu précieux en français mais moins galvaudé, moins "moderne"). Ce chemin exige de vivre et de réaliser psychiquement une authentique rupture avec les dogmes, opinions et valeurs en usage. Une sorte de plongée dans le vide. Et pour découvrir quoi? Que le sens est toujours conventionnel et social (Démocrite), que les valeurs en cours sont obsolètes et controuvées (Diogène le Chien), que la civilisation règnante mène à la maladie et au malheur ( Epicure et Lucrèce), que le souci de la fortune et de la réussite est une fausse monnaie (Diogène encore), qu'il faut réviser nos jugements, mieux encore suspendre ou supprimer le jugement (Pyrrhon) pour avoir enfin accès à notre nudité essentielle et originelle (Diogène, Pyrrhon). Travail de sape, forage impitoyable jusqu'à la source originelle, qui ne saurait, pour un Grec, être autre chose que la vaste nature, cette "somme de toutes les sommes"(Lucrèce), ou, pour parler comme Pyrrhon, "les choses - ta pragmata). Ainsi se boucle la recherche. Issu de la vaste nature, l'homme philosophe retourne à la vaste nature.

Voue me direz : mais cher Monsieur, nous ne sommes pas des Grecs, et la culture grecque n' éveille en nous nul écho. Fort bien. Croyez-vous que je sois né à Athènes ou à Corinthe à l'époque d' Alexandre? Je suis bien fils de mon temps, et je l'assume totalement. Mais la culture nous offre la fantaisie du voyage, nous libérant de plus en plus des attaches premières. Nous sommes ici devant le paradoxe que Hölderlin a vécu avec l'intensité que l'on sait; on quitte la "Heimat", le chez-soi maternel, le home sweet home, appelé par le grand voyage en terre étrangère, pour y découvrir la nécessité absolue d'un retournement vers la terre-patrie, le Vaterland, qui n'est pas exactement la terre maternelle. Ou encore, toujours dans l'esprit de ce grand poète, "conquérir le plus proche est le plus difficile". Paradoxalement on ne trouve sa nature que par un long voyage à l'étranger ( Voir Du Bellay: "les regrets") qui nous rend capable, peut-être, d'un retournement créatif pour conquérir cette originelle nature perdue en cours de route.

Dernier rapprochement, pour ce matin : Winnicott distingue bien le faux self, généralement produit par la culture et le dressage social, d'un vrai self, qui était virtuellemnt présent au départ, mais égaré en cours de route, et qu'il faut "construire" par un travail psychique difficile, mais nécessaire. Un bon danseur ne devient spontané qu'au terme d'un gigantesque travail sur son corps et son esprit. Le grand art parait toujours "naturel" alors qu'il est le fruit d' un immense labeur. Celui qui ne fait pas ce chemin sous prétexte de conserver son intime nature originelle ne produit que de pauvres pets en guise de poèmes. C'est une loi incontournable de la vie psychique.

Un mot pour finir : quel est le fondement ultime? Pour un Chrétien c'est Dieu. Pour un Grec c'est la nature. J'ai été élevé dans la crainte de Dieu. Philosophiquement je me convertis à la vaste nature. Deus sive natura! Seule la nature est éternelle, somme de toutes les sommes, et de toutes les choses.GK