Thumos, c'est, en grec, le souffle de vie, d'où l'âme comme principe vital, siège des passions, du désir, de la volonté, de l'humeur. Désigne aussi le coeur comme siège de l'affectivité. Méraphoriquement thumos ce serait la région du plexus solaire, tout près du coeur, zone du centre de l'être vivant, par distinction avec le ventre, siège des besoins "reptiliens" et d'avec la tête siège de l'intelligence et de la raison (Logos) . Les Anciens distinguaient volontiers l'appétit, le coeur et la raison.

Revenons un peu sur cette zone spécialement sensible du thumos. En français existe le mot savant, repris par la psychiatrie: la thymie, l'humeur, l'élan vital, l'enthousiasme ou le ralentissement. On parlera de "dysthymie"pour désigner une humeur triste ou violente, irascible, dérèglée, susceptible de variations spectaculaires. C'est ainsi que l'on dira que le maniaco-dépressif souffre de dysthymie. Le contraire c'est l'euthymie, bonne disposition d'humeur, équanimité, affectivité calme, constance relative des états d'âme. Démocrite avait préconisé l'euthymie comme règle de vie, comme idéal de constance sereine, de santé psychique. Epicure précisera la formule en distinguant l'"aponie", absence de douleur physique, et l'"ataraxie", absence de troubles de l'âme (et de l'esprit). Le plaisir authentique est l'alliance de l'aponie et de l'ataraxie. C'est là le sommet de ce que l'homme peut atteindre, le vrai plaisir, loin des états dysthymiques de la mélancolie (bile noire) et de la manie (exaltation).

Ce que nous savons, nous modernes, et que les Anciens avaient soupçonné sans le décrire correctement, c'est que l'équilibre de la vie psychique relève plus des humeurs que de l'intelligence. Une intelligence parfaitement saine peut cohabiter avec un psychisme pathologique. C'est ainsi que certains créateurs, et des plus grands, souffraient de troubles de l'humeur graves ( Van Gogh, Baudelaire, Hölderlin, Nerval etc) pendant que d'autres étaient complètement schizophrènes (le prix nobel Nash, Artaud par ex ) . Le candide a toujours quelque mal à comprendre comment le même homme peut être parfaitement psychotique et parfaitement génial dans un domaine artistique ou scientifique. C'est qu'on ne distingue pas assez clairement le psychique de l'intellectuel. L'intellect peut être sain dans un psychisme ravagé, ce qui donne parfois de savoureux mélanges et d'étranges combinaisons, comme Jean Jacques Rousseau, entre mille autres. Avouons le, les génies sont rarement sains d'esprits. Et même ce bon Einstein ne semble pas dépourvu de quelque bizzarerie, comme son aphasie d'enfance. Sans parler de Bill Gates qui est paraît-il autiste.

Dans le cas de l'Alzheimer, hélas, les fonctions cognitives sont  soumises à un processus irréversible de dégénérescence, ce qui, j'y insiste, n'est pas le cas de la mélancolie et de la dépression. On peut être mélancolique, souffrir d'une terrible tristesse et apathie, voir sa mémoire se destructurer, constater une amnésie quasi générale, et être dans le même temps tout à fait performant dans le domaine créatif.

L'humeur est une étrange chose. Dans un cas de normalité relative on arrive à gérer ses aléas avec un succès estimable. Quand on déprime on se découvre étrangement impuissant, démuni, livré "au démon intérieur" d'une manière quasi tyrannique, sans recours ni secours. Je ne sais rien de plus impressionnant, de plus décourageant que l'expérience vécue de la décompensation dépressive. On se sent glisser dans le trou, et rien n' y fait, on glisse. Jusqu'où? Il n' ya pas de limite, c'est le fond sans fond, et c'est terrifiant. Selon mon expérience seul le médicament, soutenu par la parole, peut mettre fin à cette descente aux enfers. L'intelligence découvre son maître. C'est la thymie qui est souveraine. ( Schopenhauer a établi ce  point avec la dernière clairvoyance: lire  " Le monde comme volonté et comme représentation. ce n'est pas gai, mais quelle clarté de vision et d'analyse!).

La question devient: en cas de de dysthymie il est déjà trop tard, il faut médicaliser. Mais peut-on prévenir, mettre en place un cercle vertueux qui régule heureusement les humeurs?

Agir en amont c'est éviter si possible quelques pièges funestes: l'emballement du désir, l'idéalisation excessive, l'attachement inconditionnel, la passion addictive, la dépendance aux produits et aux personnes, les idéologies aliénantes, et surtout, l'espoir inconditionnel. L'espoir, le pire des maux? Pourtant on dit bien: tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir? Alors?  Réponse : dire cela c'est simplement un constat. La vie est ainsi faite qu'elle produit immédiatement, inconditionnellement du désir, donc de l'illusion, donc de l'espoir. Vous vivez, donc vous espérez. ( La mélancolie en est le contre-exemple parfait, mais la mélancolie c'est la domination de la pulsion de mort). Si vivre c'est espérer, la sottise consiste à espérer au delà de toute raison, contre la raison. L'euthymie est très exactement une modération de l'espoir. Qui, enfant, ne s'est vu héros, explorateur, don-juan, briseur de coeurs, conquérant ou président? Que n' a-t-on espéré dans l'enfance, et dans l'adolescence? La crise de la quarantaine s'explique fort bien par ceci: on espérait tout, on se retrouve à peu près avec rien. On voulait devenir dieu, on finit troisième sous-classe cheminot ou balayeur. Et serait-on président qu'on gémirait encore sur l'injustice de la destinée comme cet Alexandre, dit le Grand, qui fondit en larmes à l'idée qu'il y avait des royaumes lointains qu'il ne conquerrait jamais! Entre l'espoir et le fait, toute la distance de l'infini. Pour l'être humain pathologiquement insatisfait l'espoir est le pire des maux, cette boîte de Pandore qu'il ne faut jamais ouvrir sous peine de démesure, de démence et de rage!

L'espoir? La vie se charge par elle-même d'en fournir à l'envi, et bien au-delà encore. Que peut la raison? Simplement cet adage grec qui fera les délices de Pyrrhon: "rien de trop". On dira que c'est peu, trop ennuyeux, très ringard et médiocre. Soit. Mais où avez-vous lu que la vie soit exaltante, glorieuse, héroïque, homérique? Achille aux enfers regrettera de s'être laissé aller à l'héroIsme, d'avoir si peu vécu, et gémit à présent sur la misérable et humble vie d'un laboureur, qui, maintenant qu'il est mort, lui semble la plus exquise des destinées!

"rien de trop". Pyrrhon ajoutera, pour faire bonne mesure: "pas plus ceci que cela" Qui dit mieux? J'y reviendrai. GK