De l’ORIGINAIRE (IV)

Je parle mythologiquement, non historiquement. Cela est nécessaire à entendre pour ne pas gauchir la compréhension de ce qui va suivre. Point de mystère : je m’inspire largement d’Hésiode et de Vernant, et de Hölderlin, mais dans une reconstruction qui m’est propre et qui me permettra de construire ma mythologie personnelle.

De la Béance surgiront Gaïa, puis Ouranos (le ciel) et Eros, le premier Eros dont j’ai fait la théorie dans un article de « Philothérapie ». La liaison fusionnelle de Gaïa et d’Ouranos, son double céleste, ne prendra fin qu’avec la castration d’Ouranos, opérée par Kronos, le fils criminel soumis au désir de sa mère, Gaïa, qui voulait en finir avec cette copulation permanente et forcée. Ainsi commence l’âge de Kronos (Saturne) qui dure très longtemps, âge d’or selon certains, dans l’indétermination relative des premiers êtres divins et semi-divins, des Cyclopes et des Titans. Chronos, se souvenant de son propre attentat contre le premier roi de l’univers, et craignant pour son trône, dévore ses enfants l’un après l’autre, ruinant toute génération, tout développement historique, et figeant l’éclosion du Temps.  Gaïa, lasse d’enfanter de la chair à boustifaille pour son maître et époux divin, parvient à dérober le dernier né, le futur Zeus, à l’appétit sanglant de Kronos en lui faisant avaler une pierre à la place de son fils, qu’elle va dissimuler en Crète, dans une caverne profonde. Cette ruse permettra la prise du pouvoir par Zeus. Celui-ci chassera son père, et tous les monstres archaïques, Cyclopes, Titans et autres, dans les profondeurs du Tartare, d’où monteront d’interminables gémissements et plaintes. Les anciennes divinités ne sont pas éteintes – ô profonde sagesse des Anciens- mais perdureront dans cet univers obscur et forclos des profondes abysses, dans ce no man’s land de la psychè archaïque, comme réminiscence trouble et lumineuse d’un âge perdu et irrécupérable. Sisyphe roulera interminablement son rocher au sommet de sa montagne d’où il dévalera toujours, le vautour mangera interminablement le foie de Prométhée qui repoussera toujours, Kronos poussera sa plainte interminable du fond du Tartare sans jamais émouvoir le nouveau roi des Immortels et des mortels.

Zeus crée la loi, celle qui règle les rapports entre les ordres : les Immortels dans l’Olympe, les mortels sur la terre. Existe une troisième catégorie, les demi-dieux, qui ne sont ni l’un ni l’autre, les intermédiaires, tels Eros, tels les Fleuves qui labourent la terre et irriguent le sol, les Fondateurs de cité, les Poètes qui fondent l’ordre de la parole, les Héros, tels Dionysos ou Héraklès qui répandent la lumière de par le monde en repoussant l’horreur et la barbarie, donnent l’ivresse de la pensée juste et du vin salvateur. Ainsi commence l’histoire, dans la lutte tantôt amicale et tantôt funeste des dieux et des hommes, des forces obscures de l’abîme et des forces salvifiques des demi-dieux.

Ce tableau est aussi celui de la psychè humaine : l’Originaire, l’âge de Kronos, l’âge de Zeus. L’Archaïque, le Primaire, le Secondaire. Le Secondaire c’est le règne du Logos (âge de Zeus), le Primaire c’est le régime des processus inconscients (âge de Kronos), L’Originaire c’est le règne d’ « avant » la culture et le langage, cette brèche incomblée et incomblable de la « physis » originelle, de la « nature » si l’on veut, à condition de multiplier les précautions conceptuelles et oratoires, comme je le fais d’ordinaire. On pourrait nuancer encore en montrant que dans le régime primaire, celui des processus inconscients, deux lignes de forces s’opposent nettement : un inconscient qui tend vers la conscience, vers le Logos (retour du refoulé, rêve de désir, fantasme, délire, symptôme somatique et psychique, condensation et déplacement) et un tout-autre qui tend vers le silence, (asymbolie, forclusion, clivage, déni, voire effondrement catatonique ou fixation psychosomatique. Cette opposition reprend peut-être celle des pulsions de vie et des pulsions de mort. L’inconscient est lui-même un champ de bataille. Et dans cette bataille il faut compter avec les forces de liaison (Eros) et les forces de déliaison(Thanatos). Rien de plus important que de s’assurer dès lors l’aide des dieux et des demi-dieux pour combattre la puissance des Titans et des monstres de l’abîme !

Les Grecs ont toujours su maintenir le souvenir cuisant des forces telluriques et infernales face à la puissance des Olympiens. Les dieux ne peuvent pas tout. Ils doivent compter avec ces « autres », également immortels, et dangereux. Quant aux demi-dieux ne sont-ils pas ceux qui ouvrent une route de lumière aux mortels ?

C’est ainsi que Lucrèce salue en Epicure « un dieu vraiment, un dieu ! » ce Héros, cet Héraklès qui sut repousser les murailles du monde et répandre sur la terre et les eaux la clarté de la connaissance. C’est ainsi que Hölderlin salue en Dionysos le Héros qui, venu d’Orient, va civiliser                 le monde méditerranéen, cultiver la vigne et répandre le breuvage sacré, feu du ciel ! C’est ainsi encore que les Grands Fleuves, tels le Rhin ou le Danube, jaillis des Alpes, vont creuser dans la plaine le large sillon de la culture, pour le bien-être des mortels ! C’est au poète de conserver la mémoire fidèle des dieux morts, et, d’une fidèle infidélité, de s’en détourner pour saluer ce qui est à venir.

Les demi-dieux sont ces forces symboliques qui permettent d’aller aux Enfers, comme fit Enée, et d’en revenir plus pauvre de savoir et plus riche de sagesse. Dans notre difficile exploration ils nous donnent tantôt de sublimes images qui cristallisent notre passion en fleurs de connaissance, tantôt ils nous assistent de leur verbe et dans le mot révélé nous rendent le courage et nous ouvrent la vision.

A y regarder de plus près la mythologie contient pleinement tout ce que nous pouvons savoir de la psychè. Mais il faut une énergie poiétique pour la remettre en mouvement. GK