De l’ORIGINAIRE (II) puis l

La source d’abord, la fontaine. Voilà de belles images pour se représenter l’originaire. Et mieux que des images, de puissants symboles, s’il est entendu que le symbole relie ce qui est d’abord séparé, ou réunit ce qui devrait l’être. Ici c’est le visuel et l’émotionnel qui se retrouvent dans une profonde intuition de la durée. Car la vie psychique, quand elle est saine, qu’est-elle sinon ce jaillissement continu, ininterrompu qui monte des profondeurs vers la représentation ? Jung dirait : qui monte du Soi vers le Moi qu’il irrigue et féconde inépuisablement. Source de vie : c’est cette eau primitive qui coule du fond de la terre – ce neutre d’avant toutes les formes manifestées et isolables, ce que rend bien l’allemand, das Wasser, et que je rendrais bien par le grec : hè physis, ce qui « naît » et naissant ne cesse de naître, s’écoulant à mesure sans épuiser jamais la source, cet indifférencié d’avant le monde des « choses », ce fond inépuisable à l’origine de tous les jaillissements.

L’originaire n’est pas temporel. Il n’appartient pas à l’ordre de Chronos – ni de Kronos. S’il est à l’origine ce n’est pas dans le sens d’un avant, d’une position archaïque perdue par la suite, d’un moment d’avant l’histoire, inaugural de toute histoire. Car l’originaire ne s’épuise nullement dans la prodigalité de ses dons. Il n’est pas plus à l’orée que dans le cours du déploiement, ou à la fin. Car il est toujours et partout, partout où naît un présent, qui ne passe jamais, alors même que tout passe dans le monde, sans exception aucune. L’impermanence, qui est la loi de la nature naturée, ne saurait affecter Cela qui ne s’en sépare jamais tout en manifestant le passage universel. L’originaire est là, toujours, si l’on veut bien opérer ce mouvement de la conscience, ce retour, cet écart fondateur par quoi on s’aperçoit soudain du profond paradoxe de la durée. Tout coule et rien ne coule. Je regarde l’eau couler, les eaux suivent les eaux dans un mouvement incessant, et en même temps la source est toujours la même, le mouvement fait une sorte de sur-place proprement saisissant ! Les jours suivent les jours, le soleil est nouveau tous les jours, et cette répétition même du jaillissement, cet identique du jaillissement me mène à une sorte d’éternité du mouvement même.

L’originaire n’est pas quelque chose que j’aurais perdu en acceptant de me ranger à l’ordre commun de la nature, en me jetant dans l’histoire et en assumant ma temporalité. L’originaire c’est l’éternel présent dans l’éternel changement. Il résulte de cela que je peux m’en assurer à chaque seconde par un retour à moi-même, dans la conscience du changement même.

Continuité psychique. Continuité de la nature éternelle. Naissance sans commencement ni fin. La Source est inépuisable. Source de vie, source  de jouvence, source d’éternité.

Second résultat : l’originaire n’est pas l’origine du temps, ni le début ni la fin, ni le milieu, ni aucun moment particulier. Il est de temps et d’aucun temps. Il est temps, et non-temps, ni dans le temps ni hors du temps. En fait, pour en retrouver l’intuition il vaut mieux ne pas le penser à partir de la catégorie du temps.