"Médite jour et nuit" dit Epicure. Que nous voilà loin de cette apparence de langueur et de douce oisiveté que l'on attribue d'ordinaire à l'épicurien. Pensée grande, noble, austère, exigeante et rigoureuse. Pensée infiniment subtile, à mille lieues de notre contemporaine veulerie, mélange ignoble de rapacité et d'incurie symbolique! La philosophie est un effort, une tension (tonos) vers le Souverain Bien, une ascèse, une volonté. L'épicurisme se distingue par une subtilité supplémentaire, un raffinement psychique, fort étranger au laisser-aller et à la torpeur, mais se perçoit difficilement en raison du commandement, qui semble inverse, de procéder toujours avec souplesse, finesse et allégresse. Epicure vante le plaisir, ce qui se conçoit trop facilement comme facilité et mollesse, alors que cette règle de plaisir s'associe substantiellement aux lois de nature : "rien de trop", tempérance, juste évaluation des biens et des maux. Admirable équilibre, entre la tension de l'arc ou de la lyre, et la connaissance éclairée des capacités et limites naturelles. Pensée apollinienne, pratique et musique apolliniennes : l'art suprême c'est le désir accordé aux lois de nature.

Que faudra-t-il méditer? Le Tout, l'univers dans son immensité, mouvement et repos, tension et détente, rythmes, danse des atomes dans le vide, expansion et rétrécissement, régularite et dissonnances, surgissement aléatoire des combinaisons, explosion et diffraction des mondes dans l'infini. La connaissance est une ivresse, et une norme. Norme du vrai, norme de l'équilibre global (isonomie), variations, amplitudes et destructions locales. Le Tout est toujours le Tout, et tout change et se transforme dans le Tout, ou plutôt, ces changements imprévisibles sont le Tout. Vision grandiose, sentiment du sublime, passion sans cause. Voir, sentir, contempler la nature c'est le premier commandement de méditation.

Toute philosophie sérieuse s'origine de cette vision fondamentale. Intuition : voir, sans effort de regard, ouverture à l'Immense. Le reste vient après, que nous croyons essentiel, et qui n'est que secondaire : les affaires humaines, les institutions, les cultes et cultures locaux, les opinions et les croyances, les livres et les écoles, et même ces interminables querelles d'Etat, et la violence, et la richesse et la pauvreté même. Certes c'est ici que nos vivons, dans ce bourbier des passions, et y vivrons toujours. Mais la philosophie c'est précisément la possibilité d'un regard autre, porté librement dans une direction autre, par où se manifeste l'Immense. Alors toutes les choses se remettent à leur place, comme lers saisons qui passent et qui reviennent, vaste cycle des phénomènes. Le philosophe, comme le poète, vit dans une dyssimétrie apparente qui le relie à l'essentiel.

Contempler, méditer. Mais la méditation va bien au delà de la contemplation. Contempler, c'est voir le vaste, le "templum", le ciel immense, la voie lactée, l'infinité des mondes et des univers. Méditer c'est faire retour dans la conscience, toute balayée, récurée, transfigurée par l'épreuve salutaire. Regard désembué par le vent du large, par la nuit fécondante, l'ouragan triomphant, qui nous rendent à notre conscience finie dans l'univers infini : " Je ne suis que cela, poussière  de vent, goutte dans la cataracte éternelle, mais cela je le suis". Ma finitude indépassable se mue en allégresse cosmique. Je suis le vent, je suis la pluie, et le soleil, et la nuit et le jour. Où trouver plus belle preuve de mon existence?

De là, retour aux afflictions et passions de l'âme. Que signifient des élans du désir, ces aspirations, ces contrariétés, petits et grands malheurs de notre condition d'hommes? Tragi-comédie du "malheur banal" ou délires de mégalomanie, exaltations fugaces et tenace mélancolie? Il n'y a pas lieu d'en rire, ni d'en pleurer davantage. Cela suffit. Certes il faut tenter de comprendre, décortiquer l'affect, chercher sa source, relativiser ses effets. Mais cela, justement, ne suffit jamais. L'Hydre du malheur fait repousser interminablement ses hideuses têtes mille fois coupées par le glaive de la pensée. Il est je ne sais quoi de perfide dans le vase de nos psychés, je ne sais quelle fatale inclinaison native qui mêle au plaisir une sourde amertume (Lucrèce). Aussi faut-il autre chose : une décision éthique, une rupture, un détournement catégorique. Une volonté de plaisir. "Méditer jour et nuit". Et pourquoi cela? Précisément parce que l'Hydre repousse et tend ses tentacules maléfiques. Ce serait naïveté de croire que l'on vient à bout du malheur par la seule compréhension. Je sais que le désir me porte à l'infini, me fait miroiter des jouissances infinies, que toute satisfaction en appelle une autre. Je sais aussi que je suis mortel, mais je ne veux pas le croire. La raison éclaire et démontre, la croyance résiste. Donc il faut s'entraîner, s'exercer, se discipliner, en un mot : méditer. Se souvient-on que le verbe "méditer" désigne à l'origine l'entraînement militaire?

Et comment s'entraînera-t-on? Retour au texte, aux fondamentaux de la doctrine. Réflexion, analyse, compréhension rationnelle, mais aussi, et peut-être plus encore, retour aux exercices psychophysiques, à la contemplation de nature, à la conversation philosophique entre amis, et par dessus tout cela, et chaque jour, le retour sur soi, la conscience, l'examen, et le regain de la décision.

Pour ma part je trouve dans la méditation assise, toute pensée délassée et délaissée, dans l'abandon libre et conscient aux flux intérieurs, de quoi sustenter mon énergie, renouveler mon courage, admirablement clarifier ma conscience,  me régénérer comme être sensible et mortel dans le Tout éternel.