Noius ne savons pas grand chose, hélas, de la miraculeuse rencontre de Pyrrhon et des gymnosophistes (sages nus) de la région du Gange, lors de l'expédition d'Alexandre en Asie. Le fait est patent, mais le contenu explicite de l'enseignement que reçut Pyrrhon nous est peu connaissable. Ce qui est sûr c'est que Pyrrhon revisita sa propre conception du monde et prit quelque distance avec les idées de Démocrite qui l'avait inspiré jusque là, et même avec son maître direct, le fameux, l'imprévisible Anaxarque, lequel, comme Bouddha, avait hérité de l'appellation insigne de "Bienheureux". Anaxarque avait joyeusement pulvérisé toute la philosophie alors en usage, dépassé toutes les conceptions reçues, pour se fier à l'apparence nue, et s'en remettre aux aléas fulgurants du Kairos, élevé à la dignité de révélation ultime, et de règle de vie. La conversion de Pyrrhon était fort  avancée lorsqu'il rencontra ces gymnosophistes qui professaient et pratiquaient le renoncement au monde, au plaisir des sens, à la connaissance même, pour les subtiles joies de l'ascèse et de la contemplation.

Ce fut là une rencontre prometteuse. Un sage illustre, rebaptisé Kalanos par les Macédoniens, dressa un bûcher au coeur de l'armée d'Alexandre après l'incendie de Persépolis, et se brûla tout vif, devant les soldats médusés. A l'ambition mégalomaniaque, à la folie du pouvoir, à la violence généralisée il opposait le calme détachement du sage, la silencieuse condamnation du juste. Quand Alexandre se retira, laissant quelques généraux sur place pour gérer ces lointaines provinces, il se produisit une sorte de miracle. Grecs et Hindous se firent fort d'échanger leurs questions, leurs savoirs, et leurs techniques. En philosophie : '"Les questions à Milinda", suite de dialogues entre un sage nu et le général Ménandre sur la pensée bouddhique. En art, la naissance inouie d'une sculpture "gréco-bouddhique", synthèse improbable mais miraculeuse de la vision bouddhique et de l'art plastique grec. On rêve de ce qui aurait pu devenir une extraordinaire culture, joignant l'oriental à l'occidental. Malheureusement ce fut, encore et toujours, un rendez-vous manqué.

Pyrrhon revient en Grèce, retrouve sa chère ville d'Elis, sa soeur et son champ, cultive ses salades, retiré et glorieux, avant d'être nommé Grand Prêtre d'Hadès, dieu des morts. (Elis est la seule ville grecque qui honore Hadès d'un temple spécifiquement à lui dédié). Il finira sa vie dans les honneurs et l'incompréhension générale. Chacun salue la conduite du sage, personne n'entend rien à sa doctrine. A sa mort les citoyens de la ville édifieront une statue pour éterniser sa mémoire.

Pyrrhon est considéré comme le père du scepticisme. Ce n'est pas très exact, car si les Sceptiques, comme Sextus Empiricus, professent une "épochè", une suspension du jugement, entendons une non-adhésion à  toutes les représentations (voir mon article précédent), réfutant toutes les dotrines, s'abstenant également d'affirmer et de nier quoi que ce soit, hors du champ de l'immédiatement donné à sentir (l'apparence immédiate), - Pyrrhon sera bien plus radical. A la suspension du jugement il oppose la suppression. Le Sceptique dit : je ne sais ce qu'est le miel en soi, je sens qu'il est doux, ma sensation est irrécusable, mais ne donne aucun renseignement sur la nature du miel. Démocrite disait : convention que le doux, convention que l'amer, il n'existe que les atomes et le vide. Pyrrhon n'affirmera plus l'existence des atomes, du vide et des corps, engouffrant toute considération sur l'être et le non-être dans le panier des apparences. "L'apparence l'emporte sur tout". Il n' y a que des apparence, mieux, des "apparaître" et des "disparaître", sans qu'aucun connaissance objective ne puisse se concevoir. "Les choses (pragamata) sont également indécidables, immesurables, immaîtrisables". Aucun savoir ne peut approcher du réel. Entre la représentation et le réel le fossé est infranchissable.

Conclusion pratique : c'est plus qu'une illusion de s'attacher à la connaissance. C'est la mère de toutes les passions et de toutes les erreurs. Croire et savoir, croire savoir, voilà le mal. Il faut supprimer le jugement. S'abstenir de toute opinion, positive ou négative, s'installer dans une paisible "adiaphoria", non-préférence. Et comme il faut bien vivre, s'en tenir aux apparences, sans s'illusionner jamais sur leur "valeur".

En toute rigueur, il n'existe ni valeur, ni certitude, ni opinion. Le jugement de valeur rejoint le jugement d' existence dans l'indécidable. Le ciel est vide, mais la terre aussi, et les Enfers, et le Tartare. "Rien n'est plus ceci que cela", en quoi Pyrrhon est bien un héritier de Démocrite. Et, ajoutons ceci : liberté quasi divine chez celui qui n'est attaché à rien, chevauchant le vent dans le tourbillon universel.

Non-attachement. N'est-ce pas également l'enseignement de Boudhha? Tout ce qu'un homme peut contempler, après le nécessaire ramonage, c'est la pure lumière de la vacuité (Bouddha) ou, version pyrrhonienne, le jeu infini des apparences, des processus et des phénomènes qui ne renvoient à rien, n'expriment rien, ne cachent rien, inconnaissables, identiques, dans leur multiplicité même, à leur radicale in-signifiance.