Idios : qui appartient en propre à quelqu'un ou à quelque chose. Qui a un caractère ou une nature à soi -  d'où : séparé, distinct, particulier.

Idiotès : propriété ou nature particulière.

Idiosyncrasie : Terme de médecine. Disposition qui fait que chaque individu ressent d'une façon qui lui est propre les influences des divers agents.

Ainsi - bonne nouvelle - nous sommes tous, peu ou prou, des idiots! Mais dans un sens bien différent de ce qui se dit, et fort positivement! Idiots du monde entier, donnons-nous la main!

L'idiosyncrasie se dit du tempérament, de la sensibilité, des dispositions ordinaires ou fandamentales de notre nature propre. A quoi on peut faire correspondre fort justement le terme de "singularité" : qualité de ce qui appartient à un seul individu. En toute rigueur il faut distinguer la singularite de la particularité, qui désigne  la partie d'un tout, sans y supposer une quelconque différence propre par rapport aux autres parties de ce tout. Le particulier s'entend par rapport au général, impliquant la préséance du tout sur la partie. A l'inverse le singulier ne se réfère qu'à soi, en soi et par soi, sans aucune comparaison, sans identification ni différenciation. Le singulier est ce qu'il est, dans une incompréhensible et sublime tautologie. On ne peut rien en dire, car tout discours réintroduit de fait des références à l'Autre, brisant l'unité admirable et la parfaite identité de soi à soi. Indéfinissable, sans critère ni valeur assignable, le singulier défie la logique, ce qui la rend suspecte a priori, sans épuiser jamais l'énigme "physique" de son idiosyncrasie irréductible.

Le politique, par essence, craint le singulier, là où il s'accomommde assez bien du particulier, rangé sous la loi de l'ordre commun. Le particulier, c'est le sociétaire, le citoyen, l'homme privé sous la bannière du public. On pourra toujours le contraindre s'il fait mine de contester. Il y a les institutions, les polices et les tribunaux pour le réduire. Le singulier, à l'inverse, c'est ce minimum qui échappe à toute discipline, contention et mise en demeure. Certes on peut l'écraser, la force est du côté du public, mais on ne pourra pas toujours le réduire au silence, même dans les plus féroces dictatures. Refoulé, banni, enbastillé, il fait retour dans les consciences, sous les casques, les édits, sous la torture même, pour clamer son droit naturel et irrépressible à l'existence. Il se manifestera en sous-main, dans les humoristes, les artistes, fera école sous le conformisme officiel. De Gaulle déclara un jour à ses policiers qui voulaient coffrer Jean Paul Sartre : "On n'arrête pas la pensée".

La philosophie même n'a guère été exemplaire en ce domaine. Trop souvent servante du sabre et du goupillon elle s'est volontiers corrompue dans les arènes du pouvoir, justifiant la contrainte d'Etat et disqualifiant subrepticement le singulier. C'est que la philosophie se veut universelle, amoureuse des lois générales, unifiant illusoirement les savoirs et les pouvoirs sous la dictature de l'Un, image mondaine de la souveraine puissance, source de toutes les puissances. Je réprouve cette fascination de l'unité et de la synthèse. Je veux bien qu'il y ait de ci de là quelques régularités dans le monde, quelque prévisibilité, mais décréter un odre supérieur, une harmonie d'ensemble ou quelque dessein de finalité universelle, je ne le puis. Je vois partout des différences, et jusque dans le semblable. Un lecteur me demande qui est ce fameux "je" que l'on ne saurait définir que par relation à l'autre, arguant du mot de Rimbaud : "je est un autre", que nul "je" ne se peut valablement concevoir. Je réponds à la manière d'Homère : " Comme il en est de la nature des feuilles, ainsi de celle des hommes". Cherchez donc deux feuilles identiques de par le monde, vous chercherez indéfiniment : il y aura toujours une petit nuance de couleur ou de forme, un atome d'écart qui vous détournera de conclure à une identité absolue. Chaque feuille, comme chaque homme, présente une originalité irréductible, un je ne sais quoi qui l'arrache à la répétition pure et simple d'un format préalable, d'une Forme intelligible. Le nature est la dispensatrice de la différence illimitée. C'est nous, qui dans notre imbecillité, ne pouvons souffrir cette variété infinie et qui prétendons tout ramener à des normes, des règles, des idées et des lois générales, au prix d'une méconnaissance aveugle de la multiplicité inépuisable : lacération de Dionysos.

Je ne gaspille plus mon temps à rechercher une définition du sujet, une identité propre et irréductible. Elle existe de toute manière, aussi sûrement qu'il existe des feuilles, avant toute analyse conceptuelle. Cette décison éthique, qui redouble simplement le fait de nature, nous dispense de bien des efforts et de maux de tête. Simplifier, voilà mon mot d'ordre. Il faut, hélas, bien des détours, pour retrouver les évidences premières. Comme disait Hölderlin : c'est le plus proche qui est le plus difficile.