Le chemin de vérité, comme l'indique l'étymologie, est avant tout une entreprise de déconstruction. A-lètheia : dévoilement. Or les voiles nous enveloppent de toutes parts, et nous compénètrent de leur opacité. Défaire, voilà la chose. Ce qui se résumera en quelques formules simples à énoncer, mais très difficiles à pratiquer.

Sous les formes : l'in-forme

Sous le monde (et les mondes) : l'im-monde.

Sous le sens : l'ab-sens

Sous la représentation : l'ir-représentable.

Encore l'expression "sous" est-elle fallacieuse en ce qu'elle suggère une dualité de plan, une sorte de sous-monde dérobé à la compréhension, à toute saisie, empirique ou intellectuelle. L'image est trompeuse, car "sous" (le monde des apparences) il ne faut pas penser de réalié dissimulée - comme faisaient les sceptiques dans la veine de Sextus Empiricus, qui déclarent ne pas se soucier de l'Adèlon, le non-visible, pour se cantonner aux choses apparentes. L'im-monde n'est pas un arrière-monde, ni un sous-monde, mais le même et unique "monde", mais compris comme non-unité, non-système, non-logos, à la manière d'Héraclite qui déclare brutalement : "Le plus bel ordre du monde (kosmos) est comme un tas d'ordures rassemblé au hasard". Lucrèce, à son tour, fera de l'univers immense "la somme des sommes", réduisant le Tout à une incommensurable somme arithmétique : la somme des choses.

Cette conception se justifie de l'expérience, toujours diverse, incomplète, impermanente, sans unification ni totalisation possible. De plus elle pulvérise sans recours toute religion du sens, toute idéologie du Bien, du Beau et du Vrai, accomplissant le meurtre de Dieu dans une débâcle sans reste. Pensée scandaleuse, machine de guerre, geste terroriste, indépassable dans sa radicalité.

Le monde réduit à une somme, l'univers désacralisé, les dieux enfuis, le sens pulvérisé, la totalité morcelée dans la lacération de Dionysos, démembrement et pulvérisation : que se passe-t-il maintenant?

Eh bien, nous voilà dans la position non positionnée de Pyrrhon : "des choses (pragamata) immesurables, indécidables, sans critère ni signification, inconnaissables, dont je ne peux rien dire, ni qu'elles sont ni qu'elles ne sont pas, mais qui apparaissent, et ne cessent d'apparaître et de disparaître, emportées et emportant dans le flux universel de l'impermanence. Désamorcer le sens c'est plonger dans le Khaos sans mesure, sans finalité, sans orgine et sans fin, en un mot dans l'APEIRON.

L'Apeiron, c'est la face "positive" du Khaos : quoi que je fasse ou pense, je ne peux penser le Néant. "Il y a"- non de l'Etre ou du Non-Etre, mais des choses, et moi-même comme "chose" incontestable dans la somme des choses qui vont et viennent, vivant et mourant leur vie et leur mort. "Vivre et mourir c'est le même" si je me place du point de vue de la relativité générale, dans l'indétermination originelle de l'Apeiron.

Cette pensée terroriste et tragique débouche sur une conséquence inattendue : me voici d'un coup projeté dans la multiplicité, la mouvance tourbillonnaire, la dinè démocritéenne, la variation infinie, la prolifération sans borne : univers éclaté, mais d'une profusion impensable. La déconstruction absolue ne sera pas suivie d'une reconstruction. Ici aucune dialectique de cuisine réconciliant miraculeusement le sens et le non-sens, mais une redisposition morcelée, une mise en surface, un déploiement erratique, un multiplicité insommable, une dispersion aléatoire et profuse, une poiésis du surgissement, un accueil inconditionnel : c'est l'essence même de la sagesse tragique.